Phénomène extraordinaire

Dans les registres paroissiaux de Hauterive, dans l’Yonne, à la fin de l’année 1726, figurent trois longues digressions, que le curé est parvenu à serrer sur les deux tiers d’une page.

L’une d’entre elle est relative à la bénédiction d’une nouvelle « image en sculpture » représentant la Vierge Marie.  Le 12 avril 1726, Jean Baptiste Milot, curé de Hauterive, la plaça sur l’autel, malgré l’opposition générale de ses paroissiens, qui avaient « une superstition … et damnable pour l’ancienne image, au lieu de se borner à une simple vénération » (superstition que nous retrouverons plus loin). Suit la liste des réalisations de ce curé : les réparations qu’il a fait effectuer dans l’église, les améliorations qu’il a apportées à ses frais. Le texte, écrit à la troisième personne, est de la main du curé, qui apostrophe le lecteur en ces termes : « Lecteur, il vous demande en reconnaissance de prier … pour lui« .

Une autre digression est titrée « Choses remarquables arrivées en 1726« . C’est le récit détaillé, « tiré des journaux du temps » du tremblement de terre qui a provoqué d’importantes destructions à Palerme, en Sicile, le 1er septembre 1726. Pourquoi le curé, pourtant peu porté sur les digressions, relate-t-il cet évènement lointain ? Est-ce pour le mettre en lien avec le « Phénomène extraordinaire« , qui a beaucoup inquiété les Français, le 19 octobre 1726 ?

Aurore boréale 1726

« La nuit du 19 octobre 1726, jour de Saint-Savinien, parut un phénomène qui occupait toute l’étendue du ciel étoilé. Il fut vu par toute l’Europe à la même heure, avec le même commencement, … et déclin. La consternation fut générale, le son des cloches qu’on entendait partout, les passions qu’on disait, le silence de la nuit augmentait les …, les églises étaient pleines de monde qui fondait en larmes. Des curés montèrent … et la larme à l’œil annoncèrent que le grand jugement était arrivé, des femmes enceintes en moururent de mort subite, des malades en eurent des rechutes mortelles …. de ce phénomène.
Le soleil ce jour-là se couche à sept heures du soir, et la lune étant dans son dernier quartier ne se lève que deux heures après minuit. A sept heures et demi que l’obscurité devait augmenter, on aperçut vers le septentrion deux astres lumineux, l’un plus élevé que l’autre, et qui occupaient l’espace qui était entre l’endroit où le soleil s’était couché et celui où la lune devait (se) lever. Le plus grand de ces deux astres était élevé sur l’horizon d’environ 25 degrés. Il faisait paraître un feu rougeâtre, et de temps à autre des colonnes déliées d’une lumière fort blanche, qui disparaissaient lorsque d’autres succédaient.
A huit heures, la lumière augmenta considérablement, et en un quart d’heure on vit des ondes de lumière qui se portaient de tous côtés, avec un mouvement formant deux endroits. Les deux astres s’ouvrirent, et laissèrent échapper des globes de feu fort blancs, et au même instant il en sortit des rayons lumineux qui … tout le ciel, qui était en feu de tous côtés, excepté environ 30 degrés vers le midi. Ces rayons dispersèrent des vapeurs blanches agitées, qui laissaient au zénith une place circulaire où se formèrent diverses apparences dont la … dépendait de …. de nuage qui …. la lumière et qui disparaissaient très fréquemment …. dans sa plus grande force, et on cessa de la voir à deux heures après minuit.
Pendant tout ce temps on vit les étoiles au ciel, on voyait comme à midi …. on lisait facilement les livres et on (re)connaissait les personnes … »

Quel était donc ce « phénomène extraordinaire » ? Ni plus ni moins qu’une aurore boréale !

Faut-il s’étonner d’une aurore boréale sous ces latitudes ? Apparemment pas tant que ça, ou tout du moins pas à cette période. Jean-Jacques Dortous de Mairan (1678-1771), un astronome français (entre autres spécialités), auteur du Traité physique et historique de l’aurore boréale, en observe une autre moins d’un mois plus tôt, le 26 septembre 1726. Dans son traité, publié en 1733, il relève toutes les aurores boréales dont il a connaissance, la première d’entre elles ayant eu lieu en 502. Entre 1716 et 1731, il répertorie pas moins de 163 aurores boréales ! Selon ses propres propos, « depuis 1716, l’Aurore Boréale n’a pas discontinué de se montrer en France, en Angleterre et en Allemagne, et on l’y observe assidûment« .

Une aurore boréale n’était donc pas à proprement parler une surprise, mais celle du 19 octobre 1726 était cependant d’une intensité toute particulière : « L’Aurore Boréale du 19ème Octobre 1726 passe communément pour la plus grande, la plus complète et la plus remarquable dont on ait connaissance« . Particulière par son étendue : elle fut vue dans toute la France, mais aussi à Varsovie, Moscou, Saint-Pétersbourg, Rome, Naples, Madrid, Lisbonne, et peut-être même jusqu’à Cadix. Particulière par ses formes et ses couleurs, « si propre à nous rappeler l’idée de ces Pluies terribles de Sang, dont les Naturalistes et les anciens Historiens sont si prodigues« .

On comprend facilement l’inquiétude de la population (quelque peu exagérée dans le récit du curé), persuadée que la fin du monde était arrivée… Une aurore boréale magnifique, donc, mais qui provoqua un tel effroi que le gouvernement demanda à l’Académie royale des sciences d’en donner une explication à même de rassurer les esprits. C’est Jean-Jacques Dortous de Mairan, déjà lui, qui se chargea de rédiger l’article, qui comporte une longue description du phénomène (ainsi que l’illustration ci-dessus). Son traité, qui fait suite à cet article, tente d’expliquer scientifiquement le phénomène, déjà étudié au XVIIème siècle par Gassendi, puis par Halley (dont une certaine comète porte le nom).

Mais il faudra attendre encore quelques siècles pour obtenir une véritable explication : en 2008, la NASA a finalement découvert que des explosions magnétiques à un tiers de la distance Terre-Lune étaient responsables de ce phénomène, qui permet de relâcher l’énergie magnétique emmagasinée entre la Terre et le Soleil.

Reste une dernière question : comment expliquer la recrudescence d’aurores boréales à partir de 1716 ? Selon Jean-Jacques Dortous de Mairan, le phénomène était en effet rarement observé en France auparavant. N’ayant pas trouvé de document à ce sujet, voici mon hypothèse. Entre 1645 et 1715 environ, l’activité du Soleil était extrêmement réduite : peu de taches solaires, et un champ magnétique beaucoup plus faible qu’aujourd’hui. On peut donc supposer que le Soleil s’est ensuite réveillé brusquement, avec une activité magnétique importante, ce qui expliquerait qu’autant d’aurores boréales aient été visibles sous nos latitudes.

Aurore boréale 2012
Aurore boréale vue depuis la Station spatiale internationale. 25/01/2012. NASA.
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3 commentaires pour Phénomène extraordinaire

  1. wurtzele1 dit :

    Un récit qui tient en haleine, très intéressant!

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    • Pauline dit :

      J’avoue que lorsque j’ai lu le récit du curé j’ai été très intriguée par cette histoire. De quoi pouvait-il bien s’agir ?!? Heureusement, Google a été assez coopératif 🙂 Et les recherches qui ont suivi m’ont beaucoup intéressée…

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  2. Ping : 6 mois ! | Canopée

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