25 juillet 1914 : Les nuages à l’horizon

Depuis quelques jours, le procès Caillaux déchaîne les passions. Le 16 mars 1914, Henriette Caillaux, épouse du radical Joseph Caillaux, alors ministre des finances, avait tué de plusieurs coups de revolver Gaston Calmette, le directeur du Figaro. Celui-ci menait depuis plusieurs mois d’une violente campagne contre son époux. Tous les moyens étaient bons pour jeter le discrédit sur l’homme qui allait instaurer l’impôt sur le revenu. Henriette Caillaux craignait particulièrement la publication de lettres intimes que les deux tourtereaux s’étaient échangées avant leur mariage, alors qu’elle était divorcée, et lui encore marié… A bout de nerfs, épuisée par cette campagne, elle craint le déshonneur, l’humiliation, le regard de sa fille, dira-t-elle à l’audience. Et elle commet l’irréparable.

1914-07-21 La Presse Mme CaillauxLa Presse, 21 juillet 1914 (Gallica)

Suite au meurtre du directeur du Figaro, Caillaux démissionne. Cela ne l’empêche pas de se représenter aux élections législatives, et d’être réélu. Cela n’empêche pas la loi Caillaux d’être définitivement votée quelques jours avant l’ouverture du procès. Un procès qui s’ouvre le 20 juillet 1914. Les comptes-rendus des audiences, avec les dépositions des uns et des autres, les incidents qui émaillent le procès, font la une des journaux. Celle du Figaro, qui a perdu son directeur, lui est même entièrement consacrée.

Et tout à coup tout change. Le 25 juillet 1914, l’attention des journaux se reporte sur la crise dans les Balkans.

Car le 23 juillet, l’Autriche a adressé une « note » à la Serbie. Une note implacable, humiliante, qui a tout d’un ultimatum, et qui se double d’une circulaire explicative adressée aux grandes puissances. La Serbie a deux jours pour répondre à des demandes absolument inacceptables.

En effet, la note rend in fine le gouvernement serbe responsable de l’attentat. Elle veut lui dicter sa conduite quant aux sanctions à prendre, et aux personnes à sanctionner. Elle veut imposer des enquêteurs austro-hongrois en territoire serbe. Elle veut l’obliger à contrôler l’opinion de son peuple sur l’Autriche-Hongrie en supprimant toutes les publications jugées non favorables, en écartant de l’armée, de l’enseignement et de l’administration toutes les personnes coupables de « propagande » contre l’Autriche-Hongrie. Elle demande même à ce que soit publié en première page du journal officiel un texte qu’elle impose mot pour mot ! C’est un véritable asservissement de la Serbie que l’Autriche exige.

Aucune nation libre ne pourrait accepter un tel ultimatum. « La Serbie ne peut pas l’accepter, à moins de reconnaître que ce n’est pas le roi Pierre qui règne à Belgrade, mais bien l’empereur autrichien« , note l’Aurore ce 25 juillet 1914. La Lanterne est sur la même ligne, et l’on entend déjà le bruit des armes : « Mais quel peuple, si son nom n’est pas rayé de la liste des nations, pourrait accepter les injonctions faites par l’Autriche à la Serbie ? Il s’agit, pour le royaume slave, d’abdiquer toute indépendance, en acceptant sous sa forme la plus humiliante, le joug de l’étranger, ou de résister par les armes« , indique-t-elle sous le titre « Est-ce la guerre ?« .

Si certains journalistes veulent encore croire à un espoir de paix, ils ne sont cependant pas dupes. La note est tellement inacceptable qu’elle laisse peu de doute quant aux intentions réelles de l’Autriche : régler définitivement son compte à la Serbie. « On dit que le gouvernement de Berlin appuie le gouvernement de Vienne. Souhaitons qu’il ne le pousse pas et qu’il n’ait pas l’intention de tout son poids dans la balance« , espère le Petit Journal, avant de conclure par ce proverbe « Ne jouons pas avec le feu« .

1914-07-26 L'Humanité Le problème austro-serbeL’Humanité, 26 juillet 1914 (Gallica)

Tous savent que le conflit restera difficilement localisé à la « poudrière des Balkans ». « La déclaration de guerre à la Serbie serait le signal d’une épouvantable catastrophe européenne. La lutte entre la Serbie et l’Autriche se compliquerait immédiatement d’une levée d’armes non seulement dans les Balkans, mais dans toute l’Europe« , affirme l’Aurore, rejointe par Jean Jaurès dans l’Humanité : « Si l’Autriche demandait davantage, elle prendrait la responsabilité de déchaîner une crise qui pourrait bien, de proche en proche, jeter toute l’Europe dans le plus terrible conflit qu’aient jamais vu les hommes, dans le plus absurde et le plus scélérat« .

Le 26 juillet 1914, dans les journaux, c’est la consternation. L’Autriche juge la réponse serbe insuffisante, sans que l’on sache encore vraiment pourquoi. Elle refuse la demande russe d’allongement du délai. C’est la rupture diplomatique entre les deux pays. On apprend que, de part et d’autre de la frontière, la mobilisation est ordonnée. Déjà, le Rappel présente les réactions des pays européens en deux camps, la Triple Entente d’une part, la Triple Alliance d’autre part.

Preuve que l’on n’avait pas vu venir les choses, en tout cas pas aussi vite, le président de la République est toujours en voyage en Russie, le chef du gouvernement avec lui, et Jean Jaurès en vient même à se demander si la guerre ne sera pas déclarée en leur absence…

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