1er août 1914 : La France mobilise

Cet article est une fiction, qui s’appuie sur de trop rares archives et sur les quelques éléments de mémoire familiale qui sont parvenus jusqu’à moi. La scène se passe à Gurgy, dans l’Yonne, le village où mon arrière grand-père maternel est né en 1895, le village où il a vécu jusqu’à ce que la guerre ne l’emporte vers les Vosges.


Lorsque les cloches ont retenti à un rythme inhabituel, et à une heure qui ne l’était pas moins, Maurice Pernet, qui venait d’entrer dans la cuisine, a vu le visage de sa mère se fermer. Augustine Doré, que tout le monde appelle Ambroisine, a contemplé son fils un instant. Son petit dernier qui a maintenant 18 ans. Lorsque le tocsin avait résonné en 1870, elle était à peine plus jeune que lui. Elle se souvient de l’occupation de l’Auxerrois par les Allemands. Une pli inquiet apparaît sur le visage ridé de cette femme de bientôt 60 ans. D’une certaine manière, elle sait déjà. Son fils aîné, Eugène, lui a commenté la presse de ces derniers jours. Que peuvent signifier ces cloches, si ce n’est la guerre ?

Eugène, le voilà justement qui vient de quitter sa forge, et qui pénètre à son tour dans la cuisine. Avec fracas, comme d’habitude, les sourcils froncés, le regard aussi noir que la couleur de ses yeux.
« Nous allons voir ce qu’il en est, » annonce-t-il. « Maurice, tu viens ». Maurice ne se froisse pas du ton employé, il a l’habitude de cet autoritaire grand frère, de quinze ans son aîné. Dans son enfance, il craignait sa violence, mais aujourd’hui que les deux hommes font sensiblement la même taille, pas bien grande au demeurant, les choses ont changé.
« Je viens aussi, » dit leur mère. Le maréchal-ferrant hausse les épaules. Elle fera comme elle l’entend.
« Moi aussi ! Moi aussi ! » Une petite voix retentit. C’est celle d’Albert, le fils d’Eugène, âgé de huit ans. Sa petite sœur Suzanne et sa cousine Geneviève Pernet se manifestent à leur tour. Eugène refuse. Les enfants resteront à la maison avec leurs mères, Alice Gaillard, son épouse, et Charlotte Pernet, sa sœur.

La famille habite rue de la Fontaine Lison. La place du village est au bout de la rue. Lorsqu’Ambroisine, Eugène et Maurice y parviennent, un très grand nombre de gens se presse déjà devant les affiches que l’on a fait installer. Maurice se fraye un passage au milieu de la foule. Il veut voir de ses propres yeux. Et avec son petit mètre soixante-et-un, il a bien du mal à lire au-dessus de la tête des autres.
Après avoir quelque peu joué des coudes, il parvient enfin devant la source de cette agitation. Devant cette affiche qui proclame la mobilisation générale pour le lendemain. Une affiche imprimée en 1904, ne peut-il s’empêcher de remarquer, ainsi qu’il est écrit en bas, en petits caractères. Il n’y a guère que la date de la mobilisation, le dimanche 2 août 1914, qui ait été rajoutée à la main.

Affiche mobilisation 1914 (datée de 1904)Source : Wikipedia

Alors ça y est ? C’est la guerre ? Les gens se regardent, choqués. Comment a-t-on bien pu en arriver là ? Comment la situation a-t-elle pu autant déraper en une semaine ? On parle assassinat de Jaurès et ultimatum autrichien. Quelques uns chuchotent au sujet de l’Alsace-Lorraine et des Allemands. On espère que la guerre sera courte, que l’on sera rentré pour les vendanges.

Sa curiosité satisfaite, Maurice s’extrait de la foule qui bruisse et qui murmure, partagée entre la stupéfaction et la résignation. Il rejoint sa mère, qui n’a pas voulu s’approcher de l’affiche. Ambroisine a les yeux humides, elle retient ses larmes. Elle pense à ses enfants.
A ceux qui ne sont pas là. A Mathilde et à Jeanne. A Thérèse, qui va sur ses 21 ans, et qui a épousé l’an dernier un jeune homme de son âge. A Georges, surtout, cavalier de manège de 23 ans, qui s’était engagé pour cinq ans au début de l’année 1909.
A ceux qui sont présents auprès d’elle. A Eugène, qui va devoir partir sur le front, en laissant derrière lui sa femme et ses enfants. A Charlotte, qui verra frères et cousins s’en aller au loin. A Maurice, enfin, qui est encore trop jeune pour l’armée. Mais si la guerre durait, qu’adviendrait-il de lui ?

Ambroisine a l’impression de se retrouver happée dans un gouffre qu’elle croyait refermé depuis longtemps. Elle se retrouve plongée dix-huit ans en arrière, quelques semaines après la naissance de Maurice, lorsque deux hommes très mal à l’aise, leur couvre-chef à la main, étaient venus lui apprendre la mort de son mari Albert, tombé d’une charrette sur la route d’Appoigny. Puis elle se résonne. Tout ira bien, se répète-t-elle, tout ira bien. Il ne leur arrivera rien. N’est-ce pas ?

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