L’enterrement du curé de Saint-Pierre-du-Mont

Je feuilletais virtuellement les registres de Saint-Pierre-du-Mont, dans la Nièvre, à la recherche d’un hypothétique acte de mariage, lorsque mon regard a brusquement été attiré par une dizaine de signatures en bas d’une page, alors que les actes précédents n’en comportaient quasiment aucune. Intriguée par la profusion des signatures, et par la finesse de l’une d’entre elle, je me suis attaquée à la lecture de l’acte en question.

Saint-Pierre-du-Mont-1757-enterrrement-curéArchives départementales de la Nièvre, 1755-1774, vue 17

L’an mil sept cent cinquante-sept, le quinzième de janvier, a été inhumé le corps du Sieur Jean Barbery, curé de Saint-Pierre-du-Mont, âgé d’environ 70 ans, décédé de la veille, et muni des sacrements de l’église avec les cérémonies ordinaires par nous, archiprêtre soussigné, et comme l’église de ladite paroisse, à ce qui nous a été dit, est interdite par Monseigneur l’évêque d’Auxerre, nous avons été requis par le Sieur Melchior Brechon, son neveu, et autres soussignés, de même que par Messire Jean Claude Duverne de la Varenne, Seigneur de Villiers-le-Sec, et autres paroissiens de Saint-Pierre-du-Mont soussignés, à l’exception d’autres qui ont déclaré ne le savoir, de faire l’inhumation dans la chapelle de Villiers-le-Sec, de ladite paroisse de Saint-Pierre-du-Mont, et dans laquelle ont été faites plusieurs inhumations précédemment, joint à la circonstance des mauvais temps et de l’éloignement de l’église de Cuncy, à laquelle cérémonie ont été présents le Sieur Etienne Galon, curé d’Oudan, le Sieur Antoine Lecomte, curé de Courcelles, Sieur Jacques Portepain, curé d’Ouagne, Mathieu François Marchand, curé de Saint-Germain-des-Bois, le Sieur Joseph Bonamour, curé de Corvol-d’Embernard.

Il s’agit donc de l’enterrement du curé de la paroisse, enterrement auquel ont assisté les curés des environs. Voilà qui explique les signatures. Fin de l’histoire ? Eh bien non.

Car il y a cette proposition, qui semble jetée là presque par inadvertance : « et comme l’église de ladite paroisse, à ce qui nous a été dit, est interdite par Monseigneur l’évêque d’Auxerre« .

On notera la précaution oratoire (« à ce qui nous a été dit« ). Mais quelle est cette histoire d’interdit ? Nulle part avant il n’en est fait mention, alors que les enterrements suivants auront tous lieu à Cuncy. Que s’est-il donc passé ?

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un interdit ? Un interdit est une sanction ecclésiastique qui peut être prononcée par le pape ou par un évêque, et qui a pour objet d’interdire les offices, enterrements et sacrements. Cet interdit peut-être local (contre une paroisse, voire contre un pays entier), ou personnel (contre un fidèle ou un groupe de fidèles). L’interdit touche ici l’église de Saint-Pierre-du-Mont, sans que l’on en sache la cause.

Cet interdit a été prononcé par l’évêque d’Auxerre. En 1757, l’évêque d’Auxerre se nomme Jean Marie de Caritat de Condorcet. Oncle du marquis de Condorcet, c’est un farouche opposant au jansénisme, mouvement qui a donné lieu à de très vives controverses au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, et qui ne se laisse pas définir (ni comprendre) facilement. Encore moins en quelques lignes, mais essayons tout de même (je présente par avance toutes mes excuses aux historiens).

Le jansénisme (du nom de Cornelius Jansen, évêque d’Ypres) a pour base une vision assez négative de l’homme, qui ne serait capable que du mal, à moins d’être touché par la grâce divine, grâce qui ne serait accordée qu’à quelques uns seulement. Marqué par une grande rigueur religieuse, et par une certaine opposition au pape et à la royauté, il fut accusé d’être l’une des causes de la déchristianisation de la France.

Or, jusqu’à son décès en 1754, l’évêque d’Auxerre était un certain Charles de Caylus, qui fit de son diocèse le bastion du jansénisme. L’interdit qui frappe l’église de Saint-Pierre-du-Mont est-il à mettre en lien avec le remplacement de Charles de Caylus par un évêque anti-janséniste ?

Pour répondre à cette question, il faudrait tout d’abord savoir si le curé Jean Barbery était janséniste. La chose est possible, mais ne semble pas constituer une raison valable en elle-même : parmi les curés des environs, certains étaient sans doute jansénistes, tant l’idée s’était répandue dans le diocèse d’Auxerre, mais aucune autre église ne semble avoir été interdite. En outre, cela faisait bientôt trois ans que le nouvel évêque était en poste. Pourquoi sanctionner si tardivement ?

Les habitants de Saint-Pierre-du-Mont étaient-ils trop peu assidus aux sacrements, entraînant une sanction de la part de l’évêque ? Possible également, mais sans doute pas moins que dans les paroisses alentours. Alors quoi ? Mystère… L’enquête continue.

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2 commentaires pour L’enterrement du curé de Saint-Pierre-du-Mont

  1. feuillesdardoise dit :

    Article très intéressant, bravo !

    J'aime

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