12 août 1914 : En route !

Nous avions suivi l’annonce de la mobilisation dans le village de Gurgy. Une dizaine de jours se sont écoulés depuis. Eugène Pernet, 33 ans, s’apprête à rejoindre son unité, laissant sa famille derrière lui.


Il fait beau, en ce matin du 12 août 1914. Un temps qui s’accorde mal avec l’humeur d’Ambroisine. Elle presse ses mains l’une contre l’autre, entremêle ses doigts, triture son tablier. Ses mains expriment ce que ses yeux ne disent pas : Ambroisine a refusé de pleurer.

Après l’avoir embrassée, son fils dit maintenant au revoir à sa femme et à ses enfants. Alice tente vaille que vaille d’imiter sa belle-mère, mais ses yeux humides menacent à tout instant de déborder. Une larme solitaire, vite essuyée, coule un instant sur sa joue. Elle caresse doucement les cheveux de sa fille, qui sanglote, accrochée à sa jupe.

Le petit Albert a de plus en plus de mal à retenir ses larmes. Et soudain la coupe est pleine, ses yeux débordent à leur tour. Eugène réagit brusquement devant les pleurs de son fils. A bientôt neuf ans, on ne pleure plus voyons ! N’a-t-il donc pas honte ? Un grand garçon comme lui ! L’agacement de son père rajoute à la confusion d’Albert. Puis Eugène s’adoucit, lui dit qu’il ne faut pas s’inquiéter, qu’il va mettre la pâtée aux « Boches », qu’il compte sur lui pour veiller sur sa mère, sa  petite sœur, sa grand-mère. Il serre ensuite maladroitement le petit garçon dans ses bras. Qui sait quand il le reverra ?

Eugène a fini ses adieux. Il doit maintenant prendre la route, il n’a que trop retardé son départ : il faut qu’il ait rejoint le dépôt du 17ème bataillon de chasseurs pour le 13 août. Eugène est soulagé de ne devoir se présenter que le douzième jour de la mobilisation. Il était de toute façon hors de question pour lui de partir plus tôt. Car la veille, 11 août, c’était l’anniversaire de sa mère, née soixante ans plus tôt, en plein cœur de l’épidémie de choléra qui avait durement touché Gurgy en 1854. Eugène avait décidé d’être présent, et rien n’aurait pu le faire changer d’avis.

Ambroisine regarde avec émotion sa tête de mule de fils. Et dire qu’un jour il tenait sur son bras… Il a beau être plus grand qu’elle, il a beau avoir mauvais caractère, ils ont beau avoir eu de nombreux désaccords, aujourd’hui, pour elle, c’est encore son fragile petit garçon. Elle a peur de le perdre, comme elle a perdu son premier enfant, un garçon mort-né, quatre ans avant la naissance d’Eugène. Elle se rappelle également la douleur de ses parents, les larmes de sa mère, le chagrin de son père, lorsque son petit frère Ambroise était décédé à l’âge de quatorze ans. C’était quelques mois avant la naissance de ce petit garçon sans nom. Elle souhaiterait ne jamais avoir à revivre une telle chose, elle souhaiterait partir avant ses enfants.

Ambroisine sent sa résolution de ne pas pleurer vaciller, et soudain la main de Maurice se pose timidement sur son épaule. Maurice, son petit dernier, qui restera ici avec elle. Il avait un temps parlé de s’engager, galvanisé, comme tous les jeunes de son âge, par les discours patriotiques qu’il avait entendus ces derniers jours. Mais, outre le fait que Maurice n’aime pas la violence, on lui a bien fait comprendre qu’il devait rester. La patrie a des millions de fils pour la défendre, avait affirmé sa mère, elle n’a plus que lui à ses côtés.

Les autres hommes de la famille sont loin, mais elle a décidé de remiser son inquiétude à plus tard. Actuellement, c’est pour Eugène qu’elle s’en fait. Georges, qui est déjà à l’armée, lui a indiqué que ses ordres étaient de rester à l’intérieur. Son gendre a été classé dans le service auxiliaire au début de l’année 1914 à cause de ses soucis de santé. Maurice est trop jeune. La plupart de ses neveux sont trop vieux pour l’armée d’active. Sauf peut-être Lucien Sautereau, vingt neuf ans. Ambroisine a reçu une lettre de sa sœur Léonie, la mère de Lucien. Ses mots faisaient écho à sa propre inquiétude. Où se trouve Lucien, à présent ? A-t-il déjà rejoint son unité ? Est-il là-bas, à Paris, sur le quai de la gare de l’Est, s’apprêtant à monter dans un train en partance pour le front ?

BD-Gare-1914La Guerre en Images (source : Gallica)

Ambroisine grave dans sa mémoire l’image de son fils en train de s’en aller. Cet homme si fier de défendre son pays, persuadé que la France reprendra l’Alsace et la Lorraine. Ses proches ne l’accompagneront pas à la gare d’Auxerre. Eugène a refusé. Il préfère que la séparation se fasse ici, dans le jardin de la maison familiale. Il ouvre le portail, et salue de la main la petite famille qui le regarde s’éloigner. Puis il prend un air brave et réjoui et dit : « A bientôt ! ».

Sans savoir que ce bientôt durera plus de quatre ans. Alors que la guerre d’Eugène, elle, ne durera que quelques semaines.

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