« Fornicaria »

Nous sommes au XVIIème siècle à Ebersheim, un village alsacien, au nord de Sélestat. C’est de ce village qu’est originaire la famille Loos, l’une des branches de mes ancêtres alsaciens. Comme en d’autres lieux, le curé indiquait le statut des « jeunes » mariés, et, comme nous sommes en Alsace, il l’indiquait en latin.

1678-1679 M EbersheimExtrait des registres d’Ebersheim, BMS 1613-1685, vue 124

Les registres d’Ebersheim sont ainsi émaillés des mentions « honestus adulescens » et « honestus juvenis » pour les hommes et des mentions « pudica virgine » et « honesta virgine » pour les femmes. Cela se passe de traduction. On y retrouve aussi les mentions de veuf ou veuve. Et puis il y a l’acte de mariage de mes ancêtres, Mathias Loos et Anna Rohmer, en novembre 1670.

fornicaria« viduus Mathias Loos cum Anna Romerin fornicaria filia Valentini »
Ebersheim, BMS 1613-1685, vue 122

Rien de plus classique pour Mathias Loos. Viduus : veuf. Il n’en va pas de même pour Anna Rohmer. La mention est violente au milieu de toutes ces « pudiques vierges » : fornicaria. Fornicatrice. Le curé a même pris le soin de souligner ce terme, ce qu’il ne faisait pas habituellement.

Qu’est-ce qui a pu bien valoir à Anna Rohmer un tel qualificatif ? J’ai d’abord pensé que la jeune femme, âgée d’environ 21 ans, était enceinte lors de son mariage. Mais pas de naissance d’un petit Loos, fils de Mathias et d’Anna, dans les quelques mois qui suivaient. J’ai donc pris le registre dans l’autre sens. Jusqu’au 24 juin 1668.

1668-06-24 EbersheimBaptême de Maria Rohmer, Ebersheim, BMS 1613-1685, vue 70

Le 24 juin 1668 a été baptisée Maria, fille d’Anna Rohmer, fille de Valentin et d’Agathe Rohmer, née « ex fornicatione in Helveto Calvinem (deux mots non compris) ».

« Helveto Calvinem« . C’est bien ce qu’il me semble être écrit ici. Le curé indique-t-il que le père était protestant ? Est-ce cela qui aurait empêché un éventuel mariage ? Que signifient les deux mots que je n’ai pas réussi à lire ? Sont-ils relatifs au père, ou aux parents d’Anna Rohmer ? Si quelqu’un comprend le latin et l’écriture du curé, je veux bien connaître le fin mot de l’histoire…


Mise à jour du 11 avril 2015
Merci à Yannick Utard, qui a complété les deux mots manquants : il s’agit de « dum serviret ». Il propose l’interprétation suivante pour l’expression en latin : issu de la fornication pendant qu’elle était en service en Suisse calviniste, et signale qu’il existe un problème de terminologie (helveto veut dire le suisse, et non la Suisse, mais dans ce cas le curé aurait dû dire cum helveto, avec un suisse). Par ailleurs, il faut savoir que les protestants des environs d’Ebersheim étaient luthériens, et pas calvinistes.
Précision supplémentaire : environ cent kilomètres séparent Ebersheim de Bâle. Si mon ancêtre est effectivement partie travailler en Suisse, cela lui a fait faire un sacré trajet…

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11 commentaires pour « Fornicaria »

  1. benetit dit :

    Hallucinant cette découverte.
    Helveto comme helvète : suisse? Ce qui semblerait logique à cette époque où il y eu beaucoup de memmonites qui ont émigré en Alsace.
    Calvinem comme Calvin qui prêchait le protestantisme
    Je trouve en effet cette qualification très violente.

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    • Pauline dit :

      J’ai tout de suite pensé que le terme « Helveto Calvinem » devait servir à désigner les calvinistes. Suisse + Calvin, je ne vois pas ce que cela peut être d’autre. Et il y a ce terme de « fornicaria », qui, bien qu’en latin, ne nécessite même pas de traduction. « Pudica virgine » contre « fornicaria »… révélateur en tout cas d’une certaine idée de la femme…

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  2. feuillesdardoise dit :

    Ce couple était très certainement protestant : Le 21 mai 1536, à Genève, la petite République choisit la Réformation religieuse de Calvin. Elle devient alors, et pour un long moment, le siège européen du calvinisme, qui est la forme la plus rigoureuse du protestantisme. Je pense qu’il vous faut rechercher un mariage protestant !

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    • Pauline dit :

      J’ai effectivement envisagé l’hypothèse d’un mariage protestant. Sauf que… Ebersheim ne comporte qu’une paroisse catholique, la paroisse protestante la plus proche est celle de Muttersholz, dans les registres de laquelle je suis allée faire un tour. Résultat : je n’ai pas réussi à repérer le nom de Rohmer dans les deux-trois ans précédant la naissance de Maria. Mais cela ne veut pas dire grand chose, car j’ai beaucoup de mal (c’est un euphémisme) à décrypter l’écriture du pasteur (qui plus est en allemand ? ou peut-être en alsacien ?), et que le mariage peut avoir eu lieu ailleurs, ou n’avoir jamais été enregistré. Le fait que je ne dispose pas du nom du père me complique également la tâche.

      Aimé par 1 personne

      • feuillesdardoise dit :

        Il est en effet très difficile de trouver un mariage protestant.,avec en plus des difficultés de langue, et de nom…cela devient vraiment compliqué. Je ne connais pas du tout la région sur laquelle vous faites des recherches, chacune a ses spécificités, surtout en ce qui concerne les protestants. Peut-être que quelqu’un pourra vous indiquer des pistes… En tout cas bonne chance. Qui sait ? Les surprises sont parfois étonnantes en généalogie,, mais cela peut prendre du temps…Bon courage !

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      • Pauline dit :

        Merci ! L’Alsace dispose de nombreux registres protestants, mais l’écriture est souvent beaucoup plus difficile a déchiffrer que celle des curés, et la langue ne facilite pas les choses. Si mariage il y a, je ne désespère pas de tomber dessus un jour.

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  3. selma cayol dit :

    comme le mariage protestant n’était pas reconnu par l’église catholique, les epoux étaient donc tout simplement des « fornicateurs » , les curés cathopliques étaient très violents dans leurs « commentaires » dans les actes, comme par exemple dire que une telle fut  » enterrée dans son écurie ou son étable, là où est sa véritable place » franchement …. c’est ça la charité chretienne !!!
    selma cayol

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    • Pauline dit :

      Effectivement… La violence verbale de certains curés pouvait aller loin. J’avoue que c’est la première fois que je rencontre un acte impliquant des protestants. Dans les Vosges, au début du XVIIIème, les actes de baptême d’enfants nés hors mariage que j’ai trouvés ne comportaient aucune mention aussi violente (tout au plus enfant naturel ou illégitime, avec l’indication du père ou pas selon ce que savait le curé), mais aucun protestant n’était impliqué…

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