La petite histoire des voitures de fourrage

20 frimaire an II, Colmar. Les habitants, un brin étonnés, voient débarquer deux curieuses voitures de fourrage. Quand on leur raconte l’histoire, ils ouvrent de grands yeux. Et pour cause : car en quatre jours ces voitures ont franchi les Vosges et parcouru vingt-deux lieues (plus de quatre-vingt kilomètres) tirées par… des hommes !

1793-Saulxures-les voitures de fourrageEstampe, source : Gallica

Quatre jours plus tôt. Six décembre 1793, à Saulxures-sur-Moselotte, dans les Hautes-Vosges. Deux pleines voitures de fourrage, destinées à l’armée du Rhin, se retrouvent bloquées dans le village par manque de chevaux (que sont devenus les chevaux qui les tiraient jusqu’alors ? mystère).

Seize habitants se proposent pour remplacer les chevaux et tirer les voitures jusqu’à leur destination. Et les voilà partis gaiement, dans la chaleur de décembre, huit par voitures, sur les « routes » (chemins ?) difficiles de montagne, dont on imagine très bien l’état… Et pour couronner le tout, il n’arrête pas de pleuvoir. Mais qu’à cela ne tienne, nos seize Vosgiens sont des robustes. Et si les routes pentues et cabossées, le passage des cols et le poids de leur chargement ne les arrêtent pas, ce n’est certainement pas la pluie qui le fera.

Vingt-deux lieues et quatre jours plus tard, ce sont donc seize hommes trempés, crottés, épuisés, mais toujours déterminés, qui débarquent à Colmar. Lorsque l’on proposa de leur payer une juste indemnité, ils refusèrent en ces termes (selon la légende, polysémie, quand tu nous tiens, de l’estampe) : « Ça ne se paye pas. Nos fils versent leur sang à la frontière ; ne sommes-nous pas trop heureux de travailler en même temps pour eux et pour la république« . La République, en guerre contre toute l’Europe, tenait là ses héros.

Voici les noms de ces seize hommes :
Pour la première voiture : Nicolas Romari Adam, Jean Nicolas Lambert, Jean Dominique Lambert, Joseph Laheurte le Vieux, Jean Joseph Laheurte le Jeune, Bernard Trichelieu, Jean Nicolas Noël.
Pour la seconde voiture : Nicolas Antoine, Joseph Mathieu, François Mathieu, Nicolas Guerin Grandemange, Sébastien Grandemange, François Lambert, Marin Lambert.

J’ai retrouvé sur Gallica deux traces, fort tardives, de ce récit (les liens sont ici, pour un aspect plus « historique », et , pour un aspect plus « romancé »). Seize hommes, donc, qui par monts  et par vaux (c’est le cas de le dire) ont tiré leur cargaison de fourrage. Seize hommes dont les fils se battaient effectivement aux frontières : on trouve dans les registres de Saulxures de nombreux « volontaires » décédés. Le besoin de héros de la toute jeune République a sans doute un peu enjolivé l’histoire, mais l’exploit est là.


Note à propos de l’ouvrage Les Vosges pendant la Révolution française, de Félix Bouvier, paru en 1885

Félix Bouvier semble avoir eu accès à des documents que je n’ai pas trouvés. Il précise qu’il orthographie les noms de ces seize hommes « selon l’orthographe qui leur est donnée actuellement » mais qu’en 1793 ces noms avaient conservé leur « forme primitive » (qui relève sans doute plus d’une faute de l’administration parisienne), et commet quelques erreurs.

« Les Laheurte, d’origine espagnole (venus par la Franche-Comté), écrivaient leur nom Lahurte ». Faux. En 1793, Laheurte s’écrivait… Laheurte. Quant à une éventuelle origine espagnole (ce n’est pas la première fois que j’en entends parler), elle me laisse pour le moment perplexe : Laheurte est le nom de famille le plus courant à Saulxures au début du XIXe, et il était déjà très répandu un siècle plus tôt.

« Grandemange était resté Grande-Manche ». Faux à nouveau. Grandemange est tout simplement la contraction de l’adjectif Grand et du prénom Demange. Je soupçonne toutefois les Grandemange de l’histoire de ne pas avoir été grands, mais gros (j’accuse sans preuve, je vous l’accorde), le nom de famille Grosdemange étant fréquent à Saulxures, contrairement à celui de Grandemange.

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