Polycarpe Café

Ils portent des noms dignes de personnages de roman. Ils s’appellent Polycarpe Café, Marguerite Cicatrice, Hilarion Quatreponts ou Eugénie Bosquet . Leurs parents les ont abandonnés quelques heures, quelques jours, quelques mois, voire quelques années après leur naissance. Ils sont enfants de l’hospice de Joigny.

C’est en lisant les tables annuelles de l’hospice de Joigny, dans l’Yonne, que je me suis retrouvée pour la première fois confrontée à la mention « enfant trouvé », qui suivait un simple prénom. Puis la mention a disparu, ne laissant subsister qu’un prénom, souvent tout aussi repérable. Enfin, on a décidé d’attribuer un nom à ces enfants trouvés, un nom « comme tout le monde », mais un nom qui fait parfois bondir dans les tables. Je me suis intéressée aux enfants trouvés de l’année 1813. A cause d’un nom. Un nom qui m’a sauté au visage. Celui d’un petit garçon, nommé Polycarpe Café.

Enfant-trouvéL’enfant trouvé, Alexandre Fragonnard
Estampe, 1827 (source : Gallica)

Joigny, 26 janvier 1813. Etienne Lavenue, 67 ans, receveur de l’hospice, fait enregistrer à la mairie le deuxième enfant trouvé de l’année. C’est un nouveau-né, exposé à la porte de l’hospice la veille. On appellera l’enfant Polycarpe Café. En tout, du 2 janvier au 27 décembre, ce sont dix-huit enfants trouvés, âgés de un ou deux jours (pour la plupart) à deux ans, qui seront enregistrés à la mairie cette année-là, sur un total de cent cinquante-six actes de « naissance ». Plus d’un sur dix. Une année normale, presque calme, à l’hospice de Joigny.

Dans chaque acte est précisée la manière dont les enfants sont habillés : bonnet, béguin, fichu, chemise, brassière, drapeau, bande de toile, langes, en coton, en indienne, en flanelle, en mousseline, en toile d’orange, en drap, en laine, garni de dentelle ou de tulle, rayé bleu et blanc, violet, brun, à carreaux rouges et blancs,…

Puis on s’attarde sur un signe distinctif, un mot, une marque. Le mot peut préciser que l’enfant est baptisé (sous un nom que l’officier d’état civil reprend), ou qu’il ne l’est pas, mais qu’on souhaite le prénommer de telle manière, ou encore recommander l’enfant à la charité publique. Parmi les dix-huit enfants de l’année 1813, cinq étaient porteurs d’un billet.

La marque (quand elle existe) peut être un bout de canevas, un ruban ou une cicatrice. Marguerite Cicatrice doit ainsi son nom à une petite cicatrice à la jambe droite « au-dessus de la cheville du pied« . Quant à Polycarpe Café, on avait retrouvé sur lui un ruban de serge, couleur de… café.

Polycarpe-CaféPolycarpe Café
Archives départementales de l’Yonne en ligne
Naissances 1809-1813, vue 195

Que sont-ils devenus, ces enfants de l’hospice de Joigny ? Ont-ils seulement vécu ? A une époque où la mortalité infantile pouvait faire des ravages, les enfants trouvés étaient encore plus vulnérables que les autres. Si vous en avez l’occasion, allez faire un tour du côté des listes des hospices de Paris. J’avais consulté une page (datant de la Terreur) comportant 49 noms. Y figurent les dates de décès des enfants encore sous la tutelle de l’hospice. Plus de la moitié étaient décédés avant un mois, et deux seulement avaient atteint l’âge adulte. Tous les autres étaient morts avant l’âge de cinq ans. Qu’en était-il à Joigny ?

Grâce aux tables décennales des environs pour les années 1813-1822, et grâce à Geneanet, je suis parvenue à retrouver la trace de cinq des dix-huit enfants de l’année 1813.

Clotilde Réséda, trouvée exposée à la porte de l’hospice le 10 novembre, à une heure du matin, âgée d’environ quatre mois. Devenue domestique, elle a épousé à Aillant-sur-Tholon en 1855, à environ quarante-deux ans, un manouvrier dont la femme était décédée quelques mois plus tôt. Elle est décédée à Chassy le 14 mars 1889. Je ne lui ai pas trouvé de descendance.

Pierre Ruisseau, trouvé le 12 mai à la porte de l’hospice, à six heures du soir, paraissant âgé d’environ huit jours. Il est décédé à l’âge de sept mois, le 12 décembre 1813 à Champlay, dans la maison de Philippe Pribille, tisserand, chez qui il était placé en nourrice.

Anastasie Bouvreuil, trouvée le 22 mai à la porte de l’hospice, à une heure du matin, enfant nouveau-né. Elle portait un billet, rédigé par le parrain, indiquant qu’elle était née le 20 mai à neuf heures du matin, et révélant l’identité du parrain et de la marraine. Placée en nourrice chez André Rousselat, garde-champêtre à Neuilly, elle y est décédée le 13 décembre 1814, à l’âge d’un an et demi.

Marie Françoise Dubox est un cas particulier. Née le 8 février 1813, elle est apportée à l’hospice le 9 à sept heures du soir, par une femme se prétendant être sa tante, et qui avait un billet écrit par le maire de Cheny expliquant la situation : une mère mendiante, prétendument veuve, ne pouvant recevoir aucun secours pour élever son enfant. Elle sera reconnue par sa mère, dont elle prendra le nom d’Audiger, à l’âge de treize ans (mère qui s’était présentée sous une fausse identité lors de la naissance de sa fille, l’état civil se contentera de dire qu’elle a été inscrite sous un autre nom « par erreur »). Manouvrière, Marie Françoise Audiger est décédée le 18 avril 1883 à Joigny, à l’âge de soixante-dix ans. Elle s’était mariée en 1836, et avait eu au moins un enfant.

Et Polycarpe Café, me direz-vous ? Devenu tisserand, il s’est marié à l’âge de vingt-et-un ans, le 26 novembre 1834, à Saint-Romain-le-Preux, avec une couturière de huit ans son aînée, dont il aura au moins trois enfants. Je perds sa trace en 1841. J’ignore ce qu’il est devenu par la suite.

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