La bête du Morvan

1761, dans le nord du Morvan, aux confins de l’Yonne et de la Nièvre. Une histoire qui commence comme une légende…

En 1761, un nommé Renaut, de Bazoches, fils du chirurgien de campagne Renault, mit à mort un loup qui, depuis cinq et six ans, dévorait les enfants qui étaient à la garde des troupeaux. La populace, qui donne ordinairement dans les choses fabuleuses, s’imaginait que c’était un magicien.

Tharoiseau 1761 La bête du MorvanExtrait des registres de la paroisse de Tharoiseau (AD-89)

Mais cet animal féroce avait dévoré un enfant à Domecy-sur-Chore, près le cimetière, un jour de dimanche, ayant le même jour dévoré un autre à Neuffontaines, et blessé un troisième à Vauban, paroisse de Bazoches. Le peuple, malgré la vaine opinion où il était, s’attroupa enfin, et fut assez heureux pour l’enfermer dans un bois dépendant de la Chartreuse du Val Saint-Georges, situé entre Vignes et Vauban, où il fut tué.
Sa mort détrompa pleinement le peuple, et l’on reconnut que c’était un loup ordinaire, qui s’était accoutumé à vivre de chair humaine. Il fut porté à Vézelay. Les chirurgiens de cette ville l’ouvrirent. On trouva dans son boyau le crâne et les cheveux du dernier enfant qu’il avait dévoré. Il me fut apporté ici où je l’examinai bien, et n’y ai reconnu aucune différence des loups ordinaires.
Il avait aussi accoutumé sa louve à la chair humaine. Un nommé Bazarne, de Fontette, paroisse de Saint-Père, leur ôta une fille de douze ou quinze ans dont ils avaient déjà mangé les intestins et une cuisse. Cette fille était du Grand Island. Ils la prirent dans un pré près de ce village. La louve fut blessée à Saint-André. Selon toute apparence, elle mourut de sa blessure, car depuis ce temps-là personne ne s’en plaignit.
J’observerai encore au lecteur que le loup faisait plus de ravage que la louve, qu’il était plus hardi, qu’il prenait les enfants même sur le seuil de la porte, redoutait peu les chiens, et, lorsque la chair humaine lui manquait, il entrait dans les bergeries avec beaucoup d’hardiesse, craignait peu le monde. Il avait cependant reçu quelques coups de fusil. Il avait une blessure à la cuisse de vieille date.
Les connaisseurs de ces animaux lui donnaient neuf ou dix ans, et son règne aurait peut-être encore été de plus longue durée sans deux bourgeois de Bazoches, Millereau et XXX, qui firent sonner le tocsin pour rassembler le peuple de cinq ou six paroisses. Ce fut aux environs de la Pentecôte qu’il fut tué, je crois même la veille.
Petitier de Chaumail, curé de Tharoiseau

Note : les paragraphes et une partie de la ponctuation sont de moi, je n’ai que très peu touché à l’orthographe.

Une histoire étrange, inhabituelle au milieu du triptyque baptêmes, mariages, sépultures. Surprenant, également, le fait d’être apostrophé par le rédacteur du registre (qui tirerait sans doute une drôle de tête s’il voyait celle de son lecteur…). Mises à part certaines petites exagérations du curé (j’ai par exemple du mal à imaginer un crâne d’enfant dans les boyaux du loup, mais passons), l’histoire qu’il raconte est exacte, ainsi que j’ai pu le vérifier.

Géographiquement, les lieux cités se trouvent dans un rayon de dix kilomètres autour de Domecy-sur-Cure (Domecy-sur-Chore dans le récit). Dans les registres paroissiaux des alentours sont ainsi mentionnées diverses attaques de loup pour l’année 1761 :
– 18 avril 1761, Island (89) : sépulture de Jeanne Bretin, sept ans, « tuée par un loup »,
– 22 mai 1761, Chore (89) : décès d’Antoinette Filion, sept ans, « égorgée misérablement à la porte du village de Domecy-sur-Cure par un loup étranger (!) qui en a égorgé plusieurs autres des environs »,
– 23 mai 1761, Neuffontaines (58) : décès de Jeanne Madefond, douze ans « tuée et dévorée en partie par un animal féroce ».

Pas de trace du loup dans les registres de Bazoches en 1761, mais, en feuilletant les pages, on comprend pourquoi le curé connaissait si précisément le déroulé des faits : le 6 janvier 1762, « jour des Rois », naquit à Bazoches un certain Charles Petitier de Chaumail, qui se trouve être le neveu du curé de Tharoiseau. Notre curé avait donc eu accès à un récit de première main sur la chasse au loup déclenchée à Bazoches.

Quelques années plus tard, et à quelques centaines de kilomètres de là, commençait une série d’attaques qui entrera dans l’histoire. De nombreuses spéculations continuent de courir au sujet de ce que l’on a appelé la « bête du Gévaudan » : loup ? ou tueur en série ?

La bête du GévaudanLa bête du Gévaudan (source : Wikipedia)
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