23 octobre 1914 : Eugène est prisonnier (2)

Suite et fin de l’histoire d’Eugène, mon arrière grand-oncle, pendant la première guerre mondiale.


La guerre d’Eugène

Le 13 septembre 1914, Eugène Pernet ne met pas les pieds dans la Marne, comme je le pensais initialement. Non. Il quitte le dépôt et prend la direction des Vosges, avec un lieutenant et 332 autres chasseurs et gradés qui doivent venir renforcer le 57e BCP. La jonction a lieu le 14 septembre, à Beaulieu, près d’Etival-Clairefontaine.

Après deux semaines dans le nord des Vosges, non loin de la frontière avec la Meurthe-et-Moselle, où le front se stabilise peu à peu, le 57e BCP fait un joli détour par Gray (en Haute-Saône), pour revenir vers le nord par Creil (dans l’Oise) avant de rejoindre Arras, le 1er octobre, au terme d’un trajet de deux jours.

57eBCP(front09-14)En bleu le trajet effectué par le 57e BCP pour se rendre des Vosges à Arras.
En rouge la situation (très) approximative du front vers la fin septembre 1914.
Les frontières indiquées sont les frontières actuelles.

Dès le lendemain, le bataillon fait face à une série d’attaques dans la banlieue de la ville. La 7e compagnie (dont fait partie Eugène) est particulièrement exposée. Les rafales d’artillerie causent des pertes importantes. A trois reprises, la débandade (« mouvement de retrait en désordre« , merveilleux euphémisme militaire) menace, mais les gradés restants parviennent à l’enrayer. Au total, la journée ne coûtera au bataillon « que » 8 vies, mais aussi 89 blessés et 20 disparus.

Les jours qui suivent, le bataillon organise ses positions. Entre tranchées et barricades, il subit les attaques régulières de l’armée allemande. Malgré tout, il parvient à avancer de 200 mètres et place des guetteurs dans les maisons avoisinantes. Les travaux continuent, malgré les attaques, jusqu’au 19 octobre, jour où le bataillon est relevé. Le 21, il reçoit un nouveau renfort de 220 hommes.

Le 22 octobre, le bataillon part pour attaquer Saint-Laurent. Le 23, la 7e compagnie est aux barricades. Dans la nuit, les positions françaises sont attaquées par l’armée allemande. 21 morts, 66 blessés et 140 disparus sont comptabilisés ce jour-là. Eugène est l’un d’entre eux.

Saint-Laurent-Blangy 1914Saint-Laurent-Blangy – séquelles de la Première guerre mondiale (source : Wikipedia)

Fait prisonnier par les Allemands, Eugène « fêtera » son 34e anniversaire une semaine plus tard, sans doute sur le chemin du camp de Münster III, à une centaine de kilomètres au nord de Düsseldorf. Il y sera interné pour le reste de la guerre.

Comme le montrent les fiches du Comité international de la Croix rouge, sa famille, restée sans nouvelles, fera plusieurs tentatives pour le retrouver. On s’inquiétera même, en août 1917, de ne pas avoir reçu de nouvelles depuis juin. Les fiches, rares et sommaires, du CICR, ne me permettent malheureusement pas de déterminer combien de temps la famille Pernet est demeurée sans nouvelles d’Eugène. Ni (mais je ne me faisais aucune illusion à ce sujet) de deviner quelles étaient ses conditions de vie dans le camp. On l’a recherché, on l’a retrouvé, et c’est tout ce que je sais.

Fiches-CICR

Comment étaient traités les prisonniers de guerre dans les camps allemands ? Si l’on en croit le rapport rendu par le CICR, intitulé (avec optimisme) guerre de 1914-1915, début 1915 les conditions n’auraient pas été si mauvaises, du moins à Münster III, camp récemment créé, qui comportait une écrasante majorité de Français.

Ainsi, les prisonniers vivaient dans des baraques, avaient droit à trois couvertures chacun et pouvaient se doucher deux fois par semaine. Employés à des activités de drainage, de travaux de route ou travaillant dans les mines, ils seraient payés de la même manière que les ouvriers allemands. Peu de malades, peu de blessés dans ce camp disposant d’un pasteur protestant et d’un prêtre catholique. Doté d’un excellent service postal, le camp avait également un théâtre. On y appliquait comme punition la mise aux arrêts, mais pas la « peine du poteau ». Certes, les Français se plaignaient de la nourriture, mais où irait-on si ce n’était pas le cas ?

Même si le rapporteur adresse quelques critiques, même s’il insiste bien sur le fait qu’il avait accès à tout, on ne peut s’empêcher de se demander si le tableau est bien complet. Il ne correspond en tout cas absolument pas – et c’est normal – à celui dressé à l’époque en France. En outre, les conditions se sont sans doute dégradées avec le temps, au fur et à mesure que des prisonniers toujours plus nombreux s’entassaient dans les camps. Une promiscuité parfaite pour le déclenchement des épidémies…

Quelle a été la vie d’Eugène, le forgeron, pendant ses quatre années de détention ? Je n’en aurai sûrement jamais plus qu’une vague idée. A-t-il parlé de ce qu’il avait vécu à ses proches ? Je l’ignore. Sans doute pas plus que son frère, mon arrière grand-père, qui n’a presque rien dit de la guerre.

Fait-prisonnier

Eugène aura donc passé la quasi intégralité de la guerre en Allemagne. Et même un peu plus. Il ne sera rapatrié que le 7 décembre 1918. Lorsqu’il reviendra à Gurgy, lorsqu’il poussera la porte de cette maison qu’il avait quittée il y a si longtemps, il se retrouvera, profondément changé, profondément marqué, face à deux enfants qu’il n’a pas vu grandir.

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4 commentaires pour 23 octobre 1914 : Eugène est prisonnier (2)

  1. Bernita Allen dit :

    Beautifully written, wonderful yet sad story for me about Eugene. Great post. I can’t imagine the hardships he endured during those four years. Thankfully he made it out alive.

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  2. Pauline dit :

    Thank you very much for your nice comment.

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  3. Bernita Allen dit :

    I do apologize for the numerous typos. I honestly don’t know what happened, that is not what I originally typed. What I thought I typed on the second sentence was, « I can not imagine the hardships he suffered during those years as a prisoner. Thankfully he made it out alive. Please forgive the previous poorly written post. That must have been very confusing to reply to read.

    I really did enjoy your very interesting story on Eugene. Thank you for sharing his story.

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  4. Pauline dit :

    You’re welcome, and don’t worry about the typos : I can speak English (more or less), but not very well so I haven’t seen any of them. Your sentence was perfectly understandable for me. And I hope I’ve not made a lot of mistakes myself 🙂
    To tell the truth, I was very surprised to see that I’ve reader(s) from over the Atlantic, and I’m very happy that you enjoy this story.

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