L’attentat de la rue Saint-Nicaise

J’aurais parfois bien envie, tout comme Jésus, de ressusciter Lazare. Sauf que :
– jusqu’à preuve du contraire, je n’ai pas le pouvoir de ressusciter quiconque (pas faute d’avoir essayé, mais que voulez-vous)
– mon Lazare est mort depuis deux bons siècles, et pas depuis quatre petits jours (c’est sans doute pour ça que j’ai un peu de mal)

Résurrection-de-Lazare-BlochRésurrection de Lazare, Carl Heinrich Bloch
(source : Wikipedia)

Enfin… mon Lazare. Mes Lazare. Car dans les faits, il y en a deux. Le second, fils du premier, avait d’ailleurs une sœur prénommée Marthe (tiens, tiens). Ou Léonarde. Ça dépend des fois.

Prénom : Lazare. Nom : Be(s)che. Activité actuelle : me faire tourner en bourrique. Et vous aussi, d’ailleurs, qui devez bien vous demander quel est le rapport avec l’attentat de la rue Saint-Nicaise (et d’abord, c’est quoi l’attentat de la rue Machin-Truc ?). Patience. J’y viens.

La première fois que le nom Be(s)che (oui, j’hésite encore sur l’orthographe) a croisé mon chemin, c’était en 1813, à Perrigny, près d’Auxerre, sur l’acte de mariage de mon sosa 118, Edme Claude Péchenot, avec Madeleine Jeangneau (là, j’ai tranché pour l’orthographe, mais je ne vous raconte pas le casse-tête).

 Beche  Bêche, Bêsche, Béche, Beche… faites votre choix !

Où en étais-je ? Ah oui. Edme Claude Péchenot. Fils des défunts Germain Péchenot et Léonarde Bêsche. Lorsque j’ai vu ce nom, Léonarde Bêsche, j’ai tout de suite su que cela allait être compliqué. Et je ne m’étais pas trompée : ça l’est toujours.

Pourquoi ? Tout simplement parce que le nom n’est pas du coin, et que le prénom Léonarde n’y est pas particulièrement répandu non plus (comprendre : inconnu au bataillon à cette période). J’en étais à sûre à 99,99%, la famille n’était pas de l’Auxerrois. Ne me restait plus qu’à espérer que la provenance des Bêche(s) (oui, je mets un s si je veux, d’abord) soit indiquée dans un acte à Perrigny. Ou dans les environs. L’espoir fait vivre… Ou pas.

J’ai rapidement retrouvé l’acte de décès de Léonarde Béche, daté du 1er pluviôse de l’an XIV. Sauf qu’elle s’appelle désormais Marthe. Mais qu’importe. Elle est dite âgée de 49 ans et est donc née vers 1757. L’acte indique son mari, mais pas ses parents. Qu’à cela ne tienne, j’ai aussi son acte de mariage. Et c’est là que cela se complique.

Léonarde MartheLéonarde ou Marthe ? En décembre 1806 (image du milieu),
l’officier d’état civil a eu bien du mal à se décider…

Le 26 juin 1781, à Perrigny, Léonarde Beche épouse Germain Péchenot. Elle est la fille de défunt Lazare Beche (le voilà), qui était journalier, et de Jeanne Ducro, et est dite originaire de la paroisse voisine de St-Georges-sur-Baulche. Paroisse que je connais déjà. Et dans laquelle je me doute qu’il n’y a ni Be(s)che, ni Léonarde, ni Marthe, ni Lazare. Rien, nada.

En attendant d’aller faire un tour à St-Georges, je découvre à Perrigny l’acte de sépulture de Jeanne Ducro, veuve de Lazare Beche. Chouette, il m’indiquera peut-être l’origine de la famille Be(s)che. Eh bien, non. Encore raté. Nous sommes le 6 décembre 1782. L’acte n’indique ni l’origine, ni l’âge de Jeanne Ducro.

Le mystère s’épaissit, d’ailleurs. Car le double des registres est également en ligne, j’ai donc quatre actes où figurent ce nom. Et ma Jeanne peut tout aussi bien se prénommer Anne. Ou s’appeler Duero. Sachant qu’une légende familiale, à laquelle je n’ai jamais vraiment cru, parle d’ancêtres espagnols dans cette branche… Comme j’ai les pieds sur terre, je tiens ce e pour un c mal formé (et puis ce n’est pas le moment de ce compliquer encore la tâche).

Jeanne Ducro(Je)anne Duc/ero

Un intérêt toutefois dans cet acte de sépulture : c’est là que le second Lazare fait son apparition. Il est témoin de l’enterrement, mais ne signera pas l’acte, faute de savoir le faire. Un Lazare que j’identifie rapidement comme étant le frère de Léonarde : il est en effet mentionné comme parrain et oncle maternel sur l’acte de baptême de Marie Jeanne Péchenot, la fille de Léonarde, née à Perrigny le 28 mars 1789.

Ce seront ses deux seules apparitions. A Perrigny comme à St-Georges. Je n’ai jamais pu retrouver sa trace ou celle de son père dans une de ces communes. Pas même l’acte de décès de Lazare père.

Léonarde Be(s)che, en revanche, a laissé son empreinte dans les registres de la paroisse. Parfois sous le nom de Léonarde. Parfois sous celui de Marthe. Sa première apparition a lieu en 1775 à St-Georges, elle est marraine de Marthe Lefebvre. En 1777 et 1781, elle sera la marraine de deux autres enfants. Bien évidemment, aucun de ces actes n’indique son origine.

Baptême-Marthe-LefebvreActe de baptême de Marthe Lefebvre (Saint-Georges-sur-Baulche, 1775, AD-89)

Me voilà bloquée. En face d’un mur. Et je n’ai ni frère ni sœur de secours. Juste cet insaisissable Lazare Be(s)che. J’ai retourné le problème dans tous les sens. Inutile de chercher dans les communes avoisinantes (quoi que… avec un peu beaucoup de chance, je trouverai peut-être l’acte de sépulture de Lazare père).

Les prénoms de Lazare et Léonard(e) me font penser au Morvan, seul endroit où j’en ai vraiment croisé jusqu’à présent. Pour le nom, j’ai mené mon enquête sur Geneanet : Beche ou Besche + Bourgogne = Saône-et-Loire, mais pas vers le Morvan. J’ai tenté le coup dans la partie Morvan de la Saône-et-Loire. Chou blanc. Pas de trace de mes Lazare Bê(s)che. Nulle part.

En désespoir de cause, je tente ma chance sur Google. Je vous l’avoue, je n’y croyais pas une seule seconde. Mais par acquis de conscience… Ma conscience a bien fait, car « Lazare Beche » donne bien quelque chose. Cela ne m’aide pas beaucoup (pas du tout) à remonter à la génération suivante, je ne suis absolument pas certaine qu’il s’agisse de mon Lazare Be(s)che fils, mais depuis le temps que je m’y casse les dents…

Six résultats sur Google. Qui renvoient tous (sauf un) au même événement. Vous l’aurez deviné, il s’agit de l’attentat de la rue Saint-Nicaise (enfin !).

attentat-rue-saint-nicaiseL’attentat de la rue Saint-Nicaise (source : Gallica)

Nous sommes le 3 nivôse an IX (la veille de Noël 1800). Napoléon Bonaparte, premier consul depuis quelques temps déjà, et empereur en devenir, se rend en carrosse à l’Opéra. Il ignore que sur son chemin l’attend un attentat à la charrette piégée (comme quoi le XXème siècle n’a rien inventé en matière de terrorisme), attentat préparé par les Chouans (insurgés royalistes) Limolëan, Saint-Régeant et Carbon.

La charrette avec son tonneau de poudre est stationnée rue Saint-Nicaise, à proximité de la rue Saint-Honoré. Les aimables conspirateurs ont confié la garde du cheval à une gamine de 14 ans. Tout est en place. Sauf que l’un des conspirateurs panique. Il tarde à donner le signal. Et la poudre, de mauvaise qualité, prend plus de temps que prévu à brûler. Mauvais timing, Napoléon en réchappe. Pas l’adolescente, pas le cheval. L’attentat fait 22 morts, une centaine de blessés, et rend tout un quartier inhabitable.

Aussitôt, la répression se déchaîne contre les Jacobins. On en profite pour purger un peu. Même après la découverte du complot royaliste. Complot dans lequel va se retrouver impliqué bon gré mal gré un certain Lazare Bèche, domestique, âgé de 36 ans. Lazare Bèche est témoin au procès des conspirateurs. Comment s’est-il retrouvé embarqué dans cette galère ? Arrêté, interrogé, et finalement témoin ?

Lazare-BècheLazare Bèche, Procès instruit par le Tribunal criminel du département de la Seine
contre les nommés Saint-Réjant, Carbon, et autres, prévenus de conspiration
contre la personne du premier Consul

Lazare Bèche a en fait reçu il y a plus de six mois trois lettres de l’étranger, ainsi que le lui avait demandé son ex-employeuse, Adélaïde Champion de Cicé, accusée d’avoir aidé à héberger l’un des comploteurs. Lazare Bèche la défendra bec et ongle. Une dame charitable, dira-t-il, qui enchaîne les bonnes œuvres, et qui est ravie que le Citoyen-Consul rétablisse la religion. L’accusée le dédouane également : il n’était que la boîte aux lettres. Adélaïde Champion de Cicé sera finalement acquittée. Voilà pour la petite histoire.

Alors comment se fait-il que je soupçonne ce Lazare Béche d’être mon Lazare Be(s)che ? Parce qu’il a 36 ans, ce qui le fait naître vers 1764, sept ans après Léonarde. Parce qu’il a été domestique d’Adélaïde Champion de Cicé, et de son frère, qui se trouve avoir été… l’évêque d’Auxerre ! Je n’ai pas de preuve, pas d’autres indices, mais vu le mal que j’ai à trouver des Lazare Be(s)che, celui-là pourrait bien être le mien !


Énigme (en partie) résolue : Un sacré coup de bêche !


Pour aller plus loin
– Procès instruit par le Tribunal Criminel du Département de la Seine, contre les nommés Saint-Réjant, Carbon et autres, prévenus de conspiration contre la personne du premier Consul (tomes 1 et 2)
La machine infernale de la rue Saint-Nicaise, Jean Lorédan, 1924
Document iconographique
Plaidoyers du Citoyen Bellard pour Adélaïde-Marie Champion de Cicé, et du Citoyen Larrieu pour la veuve Gouyon-Beaufort et ses deux filles
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7 commentaires pour L’attentat de la rue Saint-Nicaise

  1. Par votre style irréprochable et si drôle, vous faites revivre ici quelques ancêtres mystérieux et – peut-être pour l’un d’eux – passés à la postérité. C’est un régal !
    J’ai moi-même de nombreux « Bêche » dans mon arbre autour de la Montagne de Lure en Haute-Provence. Probablement sans lien avec les vôtres, hélas.
    Très généalogiquement,
    Rémi

    Aimé par 1 personne

    • Pauline dit :

      Merci Rémi. Je me suis beaucoup amusée à écrire cet article, je suis contente de savoir qu’il en est de même à la lecture.
      La Haute-Provence n’est pas franchement la porte à côté, mais sait-on jamais, nous ne sommes pas à l’abri d’une surprise !

      Aimé par 1 personne

  2. feuillesdardoise dit :

    Coïncidence troublante, en effet ! Peut-être un pur hasard, peut-être pas… Les mystères de la généalogie tels que je les aime ! Bravo pour cet article !

    Aimé par 1 personne

  3. Pauline dit :

    Merci beaucoup ! J’ignore le nombre de Lazare Be(s)che répertoriés sur Geneanet, mais dans les arbres que j’ai consultés pour le moment (les plus « probables ») cela n’était pas vraiment la bousculade. J’espère réussir un jour à faire le lien (ou à l’exclure), car j’ai vraiment l’impression qu’on me nargue par Google interposé 🙂

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