Mars 1915 : Le 120e BCP ou l’Optimisme

Nous sommes le 13 mars 1915, à Sennecey-le-Grand, en Saône-et-Loire. Un jeune – très jeune même – bataillon vient de faire son apparition. En février, le ministre de la guerre a prescrit la création de 15 régiments d’infanterie et de 5 bataillons de chasseurs. Le 120e bataillon de chasseurs à pied est l’un d’entre eux. Un bataillon composé quasi exclusivement de jeunes hommes d’à peine 19-20 ans. L’objectif était de 60% de jeunes de la classe 1915, mobilisée par anticipation, et de 40% de chasseurs ayant déjà fait feu. Mais cette proportion n’a pu être atteinte dans aucune compagnie. Et certaines ne comptent même pas 20% de « vétérans ».

Maurice Pernet, mon arrière grand-père, fait partie de ces hommes qui ont débarqué à Sennecey-le-Grand ce 13 mars 1915. Il est sans doute l’un des plus jeunes. Il a quitté Gurgy pour aller faire ses classes le 19 décembre 1915, la veille de son dix-neuvième anniversaire. C’est certainement sa petite taille (1m61) qui lui vaudra d’être recruté parmi les chasseurs.

Si l’on en croit le rédacteur du JMO, tout irait presque pour le mieux au sein de ce 120e BCP. Ce sont d’ailleurs ses propos qui ont inspiré le titre de mon article, car ils n’auraient pas déplu, dans une version plus ironique, au Candide de Voltaire. « Les hommes sont à peu près pourvus de tout le nécessaire, sauf les vivres, les cartouches et les outils portatifs ». Effectivement, nous voilà rassurés…

Sennecey-le-Grand-place
Place de l’église – Sennecey-le-Grand (Image Google Street View)

Le 15 mars, à dix heures, l’intégralité du bataillon est réunie sur la place de l’église, pour écouter le discours du commandant Rousseau, monté sur son beau cheval gris. Qu’ont pensé ces jeunes gens en l’écoutant ? Ont-ils été happés par les élans vibrants de patriotisme du discours ? Que ressent-on quand on va devoir partir faire la guerre, tuer des gens, et risquer sa vie pour défendre son pays ? Que ressent-on quand on sait que l’on n’a de toute façon pas le choix ?

Le discours commence ainsi : « La guerre préméditée et voulue par l’Allemagne dure depuis plus de sept mois. Après les insuccès du début, dus au manque d’une préparation suffisante, nous avons acquis la supériorité matérielle [je rappelle qu’il s’adresse à des gens qui n’ont ni vivres ni cartouches…], et l’ascendant moral de nos troupes ne cesse de s’affirmer. »

Vient ensuite la liste des crimes reprochés à l’armée allemande, et, en contrepoint, la liste des exploits des bataillons de chasseurs, et notamment le premier drapeau pris à l’ennemi. Le commandant enjoint à ses jeunes troupes de suivre l’exemple de leurs aînés, d’obéir au « devoir sacré » de libérer le territoire.

Sennecey-le-Grand-120e-BCP-mars-1915Les officiers du 120e BCP – Sennecey-le-Grand, mars 1915
Photographie extraite de l’ouvrage Notre Bataillon… Le 120e Chasseurs !! (Gallica)

Ce qui surprend peut-être le plus, c’est le lyrisme du vocabulaire employé, comme en témoigne la fin du discours.

Aussi dans un instant, tandis que vous présenterez les armes, et que les clairons jetteront au vent, comme un hommage, leurs notes éclatantes, vos lèvres murmureront tout bas ces mots jaillis de votre cœur :
« Drapeau aux trois couleurs pâlies, si loin que tu sois, je te vois ! Je vois tes plis ondulés sous la bise du Nord. A ta hampe est attachée la Croix, insigne de l’Honneur, et la Médaille Militaire, récompense de la valeur et du courage.
Drapeau glorieux, que je suis fier de servir, je te vois, et je te salue ! Tu me vois prêt à achever de m’instruire pour vaincre et bientôt même à me sacrifier pour toi, heureux si mon sacrifice peut ajouter un seul rayon à ton auréole de gloire. »

Le rédacteur du JMO, emporté par cette ambiance, conclut la journée du 15 mars par cette phrase que l’on croirait sortie d’un roman : « Alors, pendant l’instant de la présentation des armes, et de la sonnerie au drapeau, s’envole là-bas vers les plaines inondées du Nord le salut solennel de tous les chasseurs à leur glorieux Drapeau. »

Drapeau-des-chasseursLe Drapeau des Chasseurs
Extrait du document A la gloire du 10e Bataillon de chasseurs à pied
publié en 1892 par les éditions Armand Colin (Gallica)

Pendant les jours qui suivent, on s’entraîne et on réceptionne le matériel manquant. Les rumeurs vont bon train sur la destination future du bataillon. On en vient même à murmurer que l’on partirait pour les Dardanelles. Le 28 mars, c’est jour de fête. Et le lendemain, l’ordre tombe : le bataillon doit partir pour Mailly-le-Camp. Le 2 avril, c’est le grand départ pour la Champagne.


Cet article, de même que ceux qui suivront, s’appuie essentiellement sur deux documents :
        – le Journal des Marches et Opérations (JMO) du 120e BCP
        – l’ouvrage Notre Bataillon… Le 120e Chasseurs !! – Historique du 120e Bataillon de
        Chasseurs à Pied Pendant la Guerre 1914-1918, par le Sergent-Major G. Raoul, 1921

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6 commentaires pour Mars 1915 : Le 120e BCP ou l’Optimisme

  1. feuillesdardoise dit :

    Je suis moi aussi souvent frappée par le style de cette époque (ou même des plus anciennes), certes ampoulé, certes grandiloquent et même parfois pompeux, mais ô combien agréable et plaisant !

    Aimé par 2 people

    • Je partage ce commentaire et je me dis qu’on aurait également tort, avec le recul du temps, d’y voir de la langue de bois ou du cynisme de la part de cet officier.
      Il s’agit bien de langage officiel, celui d’un discours que l’histoire, au travers du JMO, a retenu avec le nom de celui qui l’a prononcé. Il me paraît donc normal qu’il ait été préparé avec attention et avec un réel soucis de style et de qualité de langue ; laquelle est celle de l’époque, délicieusement surannée.
      Face à ces jeunes gens qui partaient mourir pour défendre leur pays, avait-il d’autre choix que d’exalter leur patriotisme et leur sentiment d’appartenance à un corps ?

      Merci pour ce bel article !

      Rémi

      Aimé par 2 people

      • Pauline dit :

        Je suis tout à fait en accord avec vous deux, et je ne peux m’empêcher de me demander comment serait tourné un tel discours à l’heure actuelle (tout en espérant ne jamais avoir à le savoir).

        Aimé par 1 personne

  2. Ping : Avril 1915 : Des plaines de Champagne aux montagnes des Vosges | Canopée

  3. Etienne dit :

    Merci de ce blog. Le petit frère de mon arrière grand mère est décédé le 27 juillet 1915 au Lingekopf. Il était membre du 20e BCP, était originaire de Noyers dans le Loiret, et se nommait Elie Bégon.

    Aimé par 1 personne

    • Pauline dit :

      Merci pour ce témoignage. La bataille du Linge fut désastreuse pour le bataillon : près d’un homme sur dix est décédé (sans compter les disparus et ceux décédés des suites de leurs blessures). L’article sur le Lingekopf est prévu pour la fin du mois de juillet.

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