Avril 1915 : Des plaines de Champagne aux montagnes des Vosges

Il s’en sera fallu d’un cheveu. Un cheveu pour que le 120e BCP ne parte se battre dans la Somme, ainsi que le fit la division à laquelle il appartenait. Les 1617 hommes de troupe du bataillon ne resteront qu’une dizaine de jours à Mailly-le-Camp. Ils y continueront leur entraînement dans de rudes conditions, logés dans des granges mal isolées où les courants d’air règnent en maître. Victimes du froid, et aussi… des poux.

Le-Camp-de-MaillyCamp de Mailly, Service géographique de l’Armée (Gallica)

A la mi-avril 1915, alors que la 151e division quitte le camp pour se diriger au nord, vers le front, le 120e BCP est tout à coup rattaché à la 129e division. Car dans les Vosges, on s’agite. A l’est, on a besoin d’hommes.

Mais cela, le 120e n’en sait rien. On lui dit de faire ses bagages, il fait ses bagages. Sans poser de questions, mais en spéculant à qui mieux mieux sur la destination finale. Entassé avec ses camarades dans des wagons à bestiaux, mon arrière grand-père, Maurice Pernet, ignore qu’est en train de se jouer l’un des moments clés de son existence.

Avec des si, on referait le monde, mais ce changement brutal de trajectoire a une importance particulière. Car c’est grâce à lui que mon arrière grand-père mettra pour la première fois les pieds dans les Vosges. Grâce à lui qu’il rencontrera, environ un an plus tard, une toute jeune adolescente, mon arrière grand-mère, qui deviendra son épouse en mai 1920. La guerre a souvent des conséquences étranges.

Au 120e BCP, désormais cantonné à Mattaincourt, apparemment plus accueillant et plus hospitalier que la Mailly, la vie suit son cours. On forme les élèves officiers et les sections de mitrailleuses. On s’exerce, on s’entraîne. Une fanfare est créée le 21 avril. Elle donne son premier concert quatre jours plus tard. Une vie presque « normale ».

Basilique-Notre-Dame-de-SionLa basilique Notre-Dame-de-Sion
Source : Wikipedia

Le 1er mai, le bataillon part pour une marche de 42 kilomètres aller-retour à la colline de Sion, où il défile devant le général Maud’huy, un messin, adolescent lors de la défaite de la guerre de 1870, qui rêverait de libérer sa ville. « Vive la France ! » lance-t-il avec force à la fin de la revue. « Vive la France ! » lui répondent avec enthousiasme les cinq bataillons présents.

Les exercices et les concerts s’enchaînent. Jusqu’au 8 mai 1915, quarante ans avant l’armistice d’une autre grande guerre : le bataillon quitte Mattaincourt. Départ pour les Hautes-Vosges, départ pour le front.


Le changement d’affectation du 120e BCP a pour moi une autre conséquence : quand j’ai retracé le parcours de mon arrière grand-père, les lieux qu’il traversait m’étaient connus. J’y suis passé, pour une journée ou un week-end, j’y ai vécu, aussi.
La colline de Sion est ainsi un lieu bien connu des Lorrains. Je vois mon arrière grand-père qui défile à Sion, et je pense à une colline au sommet de laquelle trône la basilique mariale, aux étoiles de Sion, de petits fossiles victimes de leur succès, et au panorama, qui, de là-haut, couvre toute la campagne alentour.
Cela provoque un sentiment étrange, lorsque l’on se rend compte, cent ans plus tard, que notre ancêtre a foulé le sol de lieux qui nous sont connus, où nous nous sommes réunis en famille, où nous avons fait la fête, sans nous douter une seule seconde que quelques décennies plus tôt, notre arrière grand-père, grand-père, père les traversait dans de toutes autres circonstances.


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7 commentaires pour Avril 1915 : Des plaines de Champagne aux montagnes des Vosges

  1. Bonjour,
    tu as vu que mon arrière-grand-père, Jean François Borrat-Michaud, que je suis pas à pas sur Twitter (@jfbm1418), a aussi rencontré le Général de Maud’huy ? Il faisait partie du 23ème Bataillon de Chasseurs Alpins. Je ne sais pas s’il a rencontré le 120ème BCP et ton arrière-grand-père…
    Mélanie – Murmures d’Ancêtres

    Aimé par 1 personne

    • Pauline dit :

      Bonjour ! Je ne suis pas sur Twitter (même s’il faudrait sérieusement que je m’y mette), je connais par contre le blog et j’avais lu le « résumé » du mois de mars. Je trouve super cette idée d’utiliser Twitter, au jour le jour, à cent ans d’intervalle.
      Nos ancêtres se sont-ils croisés ? C’est possible, étant donné que les deux bataillons évoluaient beaucoup dans les Vosges en 1915-1916, mais je ne suis pas sûre qu’ils se soient retrouvés au même endroit au même moment.
      Qui sait ? Nous serons peut-être amenées à nous retrouver virtuellement au même lieu. En tout cas je vais suivre ça !

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  2. venarbol dit :

    J’imagine bien le sentiment d’étrangeté à la pensée des événements si différents que les membres de votre famille ont vécu sur la colline de Sion. Ce lieu a sans doute pris une autre dimension dans votre histoire. C’est là l’une des magies de la généalogie.

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  3. Pauline dit :

    Même pas, et on ne peut pas dire non plus que j’y sois fréquemment allée (cinq fois seulement je pense). Par contre, j’y ai assisté à un mariage il y a moins d’un an donc le contexte était « légèrement » différent. En outre, pour une raison que je ne m’explique pas, la colline de Sion a toujours exercé sur moi une sorte de fascination. Donc non, mais j’avoue que j’aurais bien aimé.
    En relisant le passage en italique, je me rends compte qu’il est sans doute mal formulé, car la colline de Sion n’est pas l’objet principal de ce sentiment d’étrangeté, qui est présent une bonne partie du parcours de mon arrière grand-père. Le « pire », c’était un petit coin des Vosges où il a passé son anniversaire, Noël et le nouvel an sous les obus, alors que nous, 80 ans plus tard environ, y fêtions Noël sans nous douter de rien. Pour ma part, je suis de Nancy (actuellement en exil), et, même si ce fut bref, il y est également passé.

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  4. wurtzele1 dit :

    Un beau beau récit présenté avec talent 🙂

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