W comme WTF

Ouh… quelle vulgarité ! S’exclament les uns. Quésaquo ? S’interrogent les autres. Pourquoi diable devrions nous nous indigner ? Que ceux-là se rassurent, je ne connaissais pas ce terme il y a deux ans. Ce sympathique acronyme anglais, abréviation de « What the fuck » (là, je crois que vous avez compris), signifie, pour les non-anglophones… oh et puis non, vous demanderez à notre ami Google. Dans une version plus policée, disons que cela pourrait se traduire par : « Mais qu’est ce que c’est que ce bazar ?!? »

WTF

Je n’ai pas trouvé de petit enfant en W (eh oui, il fallait bien qu’une lettre finisse par manquer !). Rassurez-vous, ce n’est pas l’objet de mon courroux. L’officier d’état civil a certes perdu une occasion de faire le malin en dégotant un nom comme Wagon, Wasabi, ou encore Web 2.0 (comment ça je ne suis pas à la bonne époque ?), mais ce n’est pas plus mal.  Pas d’enfant, donc, mais des enfants. Trop d’enfants. Lire les registres de Joigny donne le vertige. Alors oui, on en deviendrait presque vulgaire.

Encore un ?!?

2, 9, 13, 17, 22, 23, 28, de nouveau 28 avril 1817. Un mois, huit enfants trouvés. Un enfant tous les presque quatre jours. Certes, avril 1817 fut particulier. Mais des avril 1817, il y en a eu plusieurs.

Les pages s’enchaînent, quatre actes par quatre, et il est parfois difficile d’en trouver une sans au moins un enfant abandonné. 1817 et 1821 sont les pires. 45 enfants abandonnés en 1817 (sur 196 « naissances »), 56 en 1821 (sur 202 « naissances »). 299 enfants au total en dix ans. Joigny ne comptait à l’époque qu’un peu plus de 5000 habitants.

Joigny-1813-1822-enfants-trouvésPourcentage d’enfants trouvés sur l’ensemble des « naissances » entre 1813 et 1822.

Si en 1814 le chiffre est « raisonnable » (7 % des « naissances » sont des enfants trouvés), il devient astronomique en 1821 : 28 %. Entre un acte sur trois et un acte sur quatre. Cela donnerait presque envie de pleurer.

Si je n’ai aucune explication pour 1821, je sais, en revanche, ce qu’il s’est passé en 1817. L’année 1816 fut en effet appelée « l’année sans été« . La faute à un volcan indonésien (oui, oui), couplé à une activité solaire un peu faiblarde. Vous vous en doutez : les récoltes furent mauvaises. Et l’hiver 1817 glacial. La famine grondait. Les familles les plus pauvres en ont été les premières victimes. Des parents démunis et affamés, des enfants qui l’étaient tout autant, et, au bout du chemin, l’abandon comme seule solution.

Joigny-N-1821-1824-vue-95AD-89, Joigny, N 1821-1824, vue 95
Sur les quatre actes de cette page (28/09/1822 au 07/10/1822),trois sont relatifs à des enfants trouvés.

Beaucoup d’enfants, donc, au regard de la population de la ville. Alors oui, les enfants que l’on abandonne à la porte de l’hospice viennent aussi, et peut-être surtout, de la campagne alentour, de cette campagne où on les renvoie aussitôt qu’on les a enregistrés en mairie. Mais ce concentré de misère, d’enfants non voulus, de parents sans le sou… Trop, c’est tout simplement trop.

A Joigny, en dix ans, 299 enfants, du nouveau-né à l’enfant de huit ans, seront abandonnés. Un enfant tous les douze jours environ.

Les idées farfelues des officiers d’état civil

Et s’il n’y avait que le nombre, que cette monstrueuse masse d’enfants dont personne ne voulait… Mais il y a aussi les noms, tous ces noms qui hurlent et qui questionnent : « Est-ce que tu m’as vu ? Je suis là ! »

Joigny-Table-1821-EExtrait des tables des « naissances » de Joigny pour l’année 1821

Souvent, je déteste l’officier d’état civil pour avoir attribué à ces enfants si vulnérables des noms si durs à porter, et qui, à jamais, cracheront à la figure du monde que celui qui les porte n’a pas été désiré.

Parfois, j’ai envie de lui dire merci. Car deux siècles plus tard, pour ces enfants mal-aimés, ces noms sont un véritable cadeau : brusquement, ces invisibles, qui n’apparaissent dans aucune généalogie, se révèlent au grand jour. Il n’y a souvent besoin que d’un seul regard pour savoir. Et éveiller, enfin, l’intérêt de quelqu’un.

Les officiers d’état civil parvenaient ainsi fréquemment à trouver des prénoms rares à attribuer à ces enfants abandonnés. Une belle série avec les P : Pétronille, Placide, Polycarpe, Probas et Procope. Mais le grand prix toutes lettres confondues est attribué à Heliodore pour les filles, Ildephonse pour les garçons. Si vous avez croisé ailleurs un Ildephonse ou une Heliodore, faites-moi signe !

Ildephonse-HeliodoreHéliodore, attribué ici à une petite fille,
est en fait un prénom… masculin !
Quant à Ildephonse Milort… sans commentaire.

Les prénoms, c’est bien, mais l’on est obligé de rester dans les clous. Alors les noms, c’est encore mieux. C’est là que se joue tout l’art, toute la fantaisie saugrenue de l’officier d’état civil (à moins qu’il ne faille rejeter la faute des Théodora Gricole, Jules Légion et autres Élisabeth Feuillage sur le receveur de l’hospice qui déclarait les enfants). Au grand jeu du nom, toutes les sources d’inspiration sont bonnes. En voici quelques unes.

Le temps qui passe : Janvier, Avril ou Octobre, Printemps ou Été, sont des noms très pratiques lorsque vous n’avez pas d’idée, et particulièrement appropriés si l’enfant a été trouvé le premier jour du mois ou de la saison.

On note également une prédisposition certaine pour les fruits, légumes et plantes aromatiques : Artichaut, Asperge, Céleri, Cerfeuil, Cerise, Épinards, Laitue, Marjolaine, Menthe, Oignon, Olive, Orange, Oseille, Persil, Raisin…

Et lorsque l’inspiration manquait vraiment à notre cher adjoint au maire, il n’avait qu’à jeter un petit coup d’œil à la ronde. Avec un peu de chance, il apercevrait peut-être Balai, Balance, Brouette, Chaise, Fauteuil, Salière, Table et autres Traversin.

Il y a les noms qui font mal (Départ, Hélas, Précoce, Renvoyé, Renommée) et les noms qui consolent (Alleluia, Lespoir). Et, au milieu de tout ce bazar, il y a un nom que je trouve magnifique : celui du petit Savinien Firmament, qui rejoindra les étoiles moins de deux mois après les avoir quittées.

Savinien-Firmament

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18 commentaires pour W comme WTF

  1. Ildephonse Milort ! WTF ! Merci pour cet éclat de rire. La généalogie a toujours le don de me surprendre !

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  2. EXCELLENT ! Tout y est !

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  3. Lacroix Pierre dit :

    Excellent, j’ai dans ma généalogie un Philippe Leban enfant trouvé sur un banc d’où Le Ban puis Leban et déclaré par un gendarme nommé Philippart d’où Philippe

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    • Pauline dit :

      Merci d’avoir partagé cette histoire. L’officier d’état civil trouvait l’inspiration où il pouvait, et les circonstances de la découverte étaient particulièrement prisées…

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  4. Cetetelle (Claudine T.) dit :

    Un éclat de rire, mais surtout beaucoup de tendresse pour ces nombreuses petites étoiles qui brillent dans ce billet.

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    • Pauline dit :

      C’est tout à fait l’état d’esprit dans lequel a été écrit cet article. Je ne sais pas pourquoi, mais j’imagine toujours que toutes ces petites étoiles doivent être heureuses que l’on parle d’elles.

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  5. Françoie dit :

    L’arrière grand-père de ma cousine est né le 13 septembre 1817, à Joigny, abandonné il a été nommé Maurille Talon. J’ai découvert que l’on fêtait les Maurille le 13 septembre, pour le nom de famille…peut-être avait-il un signe particulier sur un talon ?
    En tout cas merci pour cet article très intéressant.
    Lors de mes recherches je n’avais pas noter le nombre important de ces abandons

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    • Pauline dit :

      Je me demandais si, un jour, quelqu’un me parlerait d’un de ces enfants en particulier. Maurille Talon… l’officier d’état civil ne mentionne rien au sujet du talon (uniquement le collier d’ambre et le ruban de fil bleu), mais qui sait ? En tout cas, je suis très heureuse d’apprendre qu’il a vécu : j’ignorais ce qu’il était devenu. Par curiosité : est-il resté dans l’Yonne ? Ou bien a-t-il quitté la région ?
      Concernant le nombre des abandons : je ne crois pas qu’il se remarque comme ça de prime abord. J’avais fait un peu de généalogie descendante sur Joigny et je n’avais pas fait attention. C’est en épluchant les registres à leur recherche, acte après acte, que je m’en suis aperçu. 1817 a été un sacré choc…

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      • Françoie dit :

        Merci pour votre réponse. Maurille Talon a eu 11 enfants avec 2 épouses, la première de Romanèche-Thorins en Saône-et-Loire (4 enfants), la seconde de Saint-Laurent sur Saône dans l’Ain (7 enfants), il était cordier à Saint-Laurent-sur-Saône. Ma tante sœur de ma maman qui a épousé son petit-fils Henri Talon offrait toujours des colliers d’ambre aux bébés de la famille….?? Était-ce une tradition de la famille ??? Je n’ai pas trouvé le parcours de Maurille entre sa naissance et son 1er mariage en 1844 à Romanèche-Thorins, peut-être a-t-il été placé dans une famille en Saône-et-Loire ???

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      • Pauline dit :

        Merci beaucoup pour tous ces renseignements.
        Les colliers d’ambre sont censés avoir certaines vertus pour les bébés, mais c’est vrai qu’ils renvoient peut-être ici à autre chose.
        Quant à un placement en Saône-et-Loire… la chose me paraît peu probable, mais comme l’un des enfants de l’hospice est décédé en bas âge « dans l’arrondissement de Versailles », sait-on jamais…
        Je n’ai pas pu me rendre aux archives de l’Yonne pour ce Challenge, et j’ignore si les dossiers des enfants trouvés de Joigny y ont été versés : avez-vous déjà exploré cette piste ?

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  6. feuillesdardoise dit :

    Je me souviendrai de HELIODORE si jamais j’en rencontre une (ou un !). Très belle synthèse qui nous donne envie d’aller lire ce registre… et très beau nom que « Savinien FIRMAMENT » !

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  7. esybonnet dit :

    Dans le genre inspiré, les officiers de l’état-civil de La Rochelle qui inscrivaient les enfants déposés à l’hospice étaient pas mal non plus : ils avaient une prédilection pour les noms grecs et romains (personnages ayant existé ou issus de la littérature antique) voir égyptiens quand ils avaient épuisé le registre gréco-romain. Mais la palme d’or revient à la période révolutionnaire : ils donnaient comme nom et prénom aux enfants trouvés le nom du jour révolutionnaire et du lendemain (ou de la veille) et l’on se retrouve ainsi avec des petits « Chalémie Ail » ou encore « Chiendent Traînasse ». Par chance pour ces malheureux, les deux petits en question sont morts en bas-âge et n’ont pas du supporter toute leur vie leur nom totalement importable.

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    • Pauline dit :

      Ouh là… l’horreur… Tout à coup les noms donnés par l’officier de l’état civil de Joigny me semblent d’une banalité réconfortante. Comment peut-on appeler un enfant Chiendent Traînasse ?!?

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  8. Sylvaine dit :

    Merci pour ce billet, drôle et douloureux à la fois !

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