X comme Sans nom

Nous sommes à l’été 1817. Le contrecoup de 1816, l’année sans été, se fait encore cruellement sentir. A l’hospice de Joigny, il suffit de savoir compter pour s’en rendre compte. Compter les enfants abandonnés, plus nombreux, plus fréquents, compter aussi les ans, car, en ces temps de disette, on abandonne également des enfants déjà « grands ».

Parmi tous les enfants abandonnés à Joigny entre 1813 et 1822, il y en aura trois un peu spéciaux, trois seulement, sur les 299 enfants recensés en dix ans, auxquels l’officier d’état civil ne donnera pas de nom (ou plutôt, pas de prénom). Tous ont été abandonnés en août 1817.

X-Maximilien-et-ElieMaximilien et Élie

Ils sont frères. Sans doute les petits derniers d’une fratrie de quatre enfants. Maximilien a trois ans moins trois jours. Élie pas encore dix-huit mois. Nous sommes le 14 août 1817, et il est une heure du matin lorsque s’entrouvre la porte de l’hospice, et que l’on découvre derrière elle non pas un bébé, mais deux petits garçons.

En plus des vêtements qu’ils portaient sur eux, chaque enfant avait avec lui un ballot comportant ses affaires (« à cet enfant était joint un ballot« , dira l’officier d’état civil, dans un style très bureau de poste, ou envoi d’email avant l’heure). La mère des enfants y a visiblement mis tout ce qu’elle avait pour eux. Petit aperçu d’une garde-robe d’enfant du peuple au XIXe siècle.

Pour Maximilien : deux jupons de molleton rayé, une brassière de coton à raies rouges et bleues, une chemise, deux fichus rouges, deux bonnets dont l’un en laine et l’autre en velours cramoisi passé, deux mauvais tabliers à raies bleues et blanches, quatre paires de bas dont deux en laine blanche, un en laine bleue et l’autre en coton blanc, une paire de souliers.

MaximilienAD-89, Joigny, N 1817-1820, vue 36

Il portait par ailleurs sur lui un béguin en toile, un bonnet de cotonnade à raies rouges garni en dentelle noire, une chemise à col, une brassière en laine, un mauvais drapeau et un lange en laine de plusieurs couleurs.

Pour Élie : deux jupons, l’un en laine à raies bleues et blanches bordé en cotonnade et l’autre de chamoise à raies bleues et blanches, une brassière de coton à raies rouges et bleues, deux mauvaises chemises, deux fichus de toutes pièces de couleur, un tablier de coton à raies rouges et bleues, quatre mauvais bonnets en laine, en velours et en indienne, un bourrelet de velours doublé en toile, cinq mauvaises paires de bas dont trois paires en laine, une en coton et une en fil, quatre mauvaises poches en toile et une mauvaise paire de souliers.

Maternité-Eugène-CarrièreMaternité, Eugène Carrière (source : Wikipedia)

Le petit garçon avait sur lui deux bonnets, le premier en velours gris, le second en soie et en toile d’orange garni en dentelle noire, une chemise, une brassière en laine doublée en toile blanche, un mauvais drapeau, un lange en tiretaine à raies bleues et blanches.

Élie et Maximilien, deux enfants que leur mère a abandonnés pour qu’ils aient une vie meilleure, et pour se sauver, elle et ses deux autres enfants. Ils portaient chacun un billet dans une orthographe approximative (voire inexistante, et apparemment si mal écrits que l’officier d’état civil n’arrivera pas à tout déchiffrer).

« Maximilien n’ai le 17 auot mille 1814 cy blan et noire je suis une pauvre femme qui a quatre enfans je prérais Dieu pour ceux qui … du soin si je peu un jour les récompencer je le farais car c’est avec douleur ».

« Elie n’ai le 24 mars mille 1816 habits bleu et blanc ».

Pierre

Le petit Pierre, quatre ans environ, a été abandonné presque quatre jours après Élie et Maximilien. Au contraire de ses deux camarades d’infortune, il n’avait ni billet, ni ballot, ni marque aucune…

X-Sans-Nom

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10 commentaires pour X comme Sans nom

  1. Guillaume dit :

    Toujours aussi édifiant… Tu as vraiment fait un travail remarquable Pauline !

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  2. feuillesdardoise dit :

    Encore les larmes aux yeux … Cette mère qui ne garde que deux enfants sur quatre avec elle… Comment a-t-elle choisi ? Peut-on choisir ?…

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    • Pauline dit :

      Elie et Maximilien sont peut-être ceux qui m’ont le plus serré le cœur. Un choix impossible, que la mère a tout de même accompli en prenant sans doute « mécaniquement » ses deux plus jeunes : parce qu’ils ne pouvaient pas l’aider à subvenir aux besoins de la famille et n’étaient donc qu’une charge, parce qu’ils ne pourraient pas donner assez de détails pour que l’on remonte jusqu’à elle, parce qu’ils ne « protesteraient » pas. Le cœur n’aurait jamais pu choisir, c’est la raison qui l’a fait. Du moins est-ce comme cela que je vois les choses.

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  3. fobrice dit :

    Le fait que les mots de la mère soit « si mal écrits » m’interpelle: elle est dans la misère mais elle a appris à écrire! Je vois là un paradoxe quand je sais que certains de mes ancêtres, qui ont élevé plusieurs enfants, ne savaient signer, donc je suppose pas écrire. J’en ai encore trouvé en 1877!
    Courage pour les 2 dernier jours! 😉

    Fabrice

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    • Pauline dit :

      J’aurais tendance à penser que la mère a fait rédiger ce billet par quelqu’un qui savait plus ou moins écrire, qui comprenait la situation et qui ne s’opposait pas à sa volonté d’abandonner ses enfants.
      Après, on peut avoir quelques surprises : je me rappelle être tombée un jour sur un acte signé par le curé et par une femme uniquement, qui faisait partie d’une famille qui n’était pas aisée et dont les autres membres ne savaient apparemment pas écrire (malheureusement, je n’avais pas noté la référence…)

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  4. Pauline, ce billet est bien, pour moi, le plus émouvant de cette série. Sûrement parce que j’imagine mon fiston de 3 ans devant la porte d’un couvent, avec un billet dans la main… Encore bravo pour ce travail et avoir ressuscité ces pauvres petits enfants et la détresse de leur famille. Remi

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    • Pauline dit :

      Merci beaucoup Rémi. Les deux actes concernant Elie et Maximilien sont ceux qui m’ont le plus touchée dans les registres de Joigny. Et lorsque l’on a des enfants, transposer la situation doit faire un drôle d’effet…

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