Juillet 1915 : La bataille du Linge

Lorsque j’ai entendu ce terme pour la première fois, la bataille du Linge, je me suis imaginé des cordes sur lesquelles étaient suspendus de grands carrés blancs, quelque part, au sommet d’une montagne. Je me demandais ce que le linge pouvait bien faire dans cette histoire. Le Linge. Le Lingekopf (le g se prononce gu). Le collet du Linge. Un théâtre de l’absurde. Mais surtout une tragédie.


20 juillet 1915. Sur les pentes des Vosges, la bataille du Linge vient de commencer. Le 120e BCP ne fait pas partie de la première vague d’attaque. Il est alors en route depuis Anould. L’appréhension doit se lire sur les visages. Car le bataillon sait ce qui l’attend : les cohortes de blessés qu’il croise en chemin sont un indice suffisant de l’épreuve qui s’annonce. C’est aussi en ce 20 juillet 1915 que paraît le premier numéro du 120 Court, un journal de tranchée rédigé au sein du 120e BCP, sur lequel j’aurai l’occasion de revenir.

1er numéro du 120 Court
Premier numéro du 120 Court.
Source : Bibliothèque municipale de Lyon.

Le Linge, tombeau des chasseurs… Une bataille d’une ampleur phénoménale pour un résultat nul en terme de terrain, et terrible en terme d’hommes. Le Linge, première bataille du 120e BCP, première bataille de mon arrière grand-père, Maurice Pernet. Il avait dix-neuf ans.

22 juillet 1915, six heures du matin. Le bataillon quitte son cantonnement. Il doit participer à l’attaque sur la ligne Lingekopf-Schratzmannele-Barrenkopf. Les hommes ont pour consigne de se ravitailler en munitions : 200 cartouches par homme, 1000 pétards et grenades par compagnie.

Dans la parallèle de départ, encombrée de morts et de blessés, la progression est difficile. Voici la description qu’en fait le 120 Court dans son numéro du 1er octobre 1915 :

« Le bataillon s’engage dans un boyau tortueux, difficile, interminable, soumis au plus violent marmitage. La progression est laborieuse.
Il faut laisser passer les brancardiers, le ravitaillement en munitions, les blessés ; éviter de piétiner ceux qui sont touchés plus gravement et qui gisent au fond de la tranchée. »

Lorsque le premier peloton de la troisième compagnie en sort, à onze heures, quelque peu désuni et sous le feu des mitrailleuses ennemies, c’est un véritable massacre. Les cinq sixièmes de l’effectif n’atteindront jamais le bas des carrières.

Lingekopf carte Les campagnes de 1915 Gabriel Malleterre
Le théâtre des opérations (Les campagnes de 1915, Gabriel Mallaterre) – Gallica

Malgré tout, la vingtaine d’hommes qui y ait parvenu tiendra le terrain toute la journée. Seuls. Car dans les hautes sphères dirigeantes, on a fini par se dire que déblayer au préalable la parallèle de départ des hommes ne participant pas à l’assaut, avant de lancer une nouvelle attaque, ne serait pas une si mauvaise idée.

La seconde vague, devant déboucher sur la route du Hohneck, ne sera lancée qu’à 18h30. Les hommes se retrancheront pour la nuit dans une position extrêmement précaire, sur un terrain difficile, et avec leur flanc droit totalement à découvert. La seule journée du 22 coûtera 126 hommes au bataillon.

Les jours suivants, on commence à creuser vaille que vaille une tranchée à l’orée du bois du Linge. Les hommes ayant participé à l’assaut resteront là, « consommant les vivres de réserve des vivants, puis ceux des morts » selon l’historique du 120e BCP. L’artillerie allemande fait des ravages sur les tranchées françaises. On répare la nuit ce que les obus ont détruit le jour.

Blick vom Schratzmaennele gegen Sueden. Panorama. Diernberger. 1918La vue depuis le Schratzmannele.
Blick vom Schratzmannele gegen Süden – Diernberger – 1918
(Gallica – Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg)

Le 26 juillet, après une intense préparation d’artillerie, le 120e BCP repart à l’assaut des pentes des Vosges. Objectif : la ligne des blockhaus. Il parvient sans trop de pertes à s’emparer d’une tranchée allemande. Mais, victimes d’un bombardement des plus violents, à découvert sur leurs flancs, ne disposant d’aucune liaison, les hommes se replient en pagaille jusqu’à l’orée du bois.

Le 27 juillet, le bataillon, réuni non loin de la ferme Combe, reçoit pour mission de réoccuper les tranchées allemandes de l’intérieur du bois, et de s’emparer de la crête du Schratzmannele. Ordre est donné de ne pas dépasser la ligne de crête, sauf par des patrouilles de reconnaissance.

Le début de l’attaque est une réussite totale : dans la tranchée gagnée puis perdue la veille, 102 Allemands sont faits prisonniers. La 1ère compagnie, qui devait s’arrêter à la tranchée, décide cependant de détruire deux blockhaus proches de la crête. Les patrouilles se dirigent ensuite sur l’ennemi. Bientôt, le contact est perdu avec la 1ère compagnie. Violemment bombardée, notamment par des tirs de grenades, elle est menacée d’encerclement, et fini par se replier dans la tranchée allemande, toutefois inadaptée à la défense vers l’est.

L'histoire de la Grande guerre la guerre en images - A l'assaut du Lingekopf et du Schratzmaennele - 1928
L’histoire de la Grande guerre en images – A l’assaut du Lingekopf et du Schratzmaennele (Gallica)

A 22 heures, le commandant Rousseau reçoit un ordre de repli, qui indique toutefois qu’il faudra être prêt à reprendre l’attaque dès le lendemain. Il refuse de s’exécuter, expliquant que ce serait « la rupture de la ligne en tous ses points« . « Le bois est inextricable, ce n’est qu’abatis et ronces de fil de fer et j’estime la retraite impossible pendant la nuit (…) En cas d’attaque de nuit, ce qui reste de mon bataillon est obligé de se faire tuer sur place » indique-t-il à l’état major. « Mon bataillon n’a pas d’eau, et il faut le considérer comme actuellement très éprouvé« , précise-t-il encore.

A 2 heures du matin, l’état major réitère son ordre. A nouveau, le commandant Rousseau refuse de l’exécuter. Il fustige (avec diplomatie) l’immobilité du 54e BCP, qui l’a forcé à étendre son front, ainsi que le comportement du 115e BCP, qui s’est replié en désordre, engendrant une vive inquiétude chez les chasseurs ayant assisté à la scène. Il estime « avoir réalisé au mieux l’esprit de l’ordre, » à défaut d’en avoir respecté la lettre. La nuit se passera finalement sans incident.

83 tués, 223 blessés, 72 disparus…

29 juillet 1915. C’est un 120e bataillon fortement diminué qui reçoit l’ordre de couvrir la droite de l’attaque du Schratzmannele et de relier les attaque des 11e et 15e BCP. Objectif premier : la tranchée allemande. La 3e et la 5e compagnie, chacune flanquée d’une section de mitrailleuse, ont pour mission de gagner la crête et de bondir sur la tranchée allemande après y avoir lancé des grenades. L’attaque est fixée pour 15 heures.

Chef de bataillon dictant un ordre au LingekopfChef de bataillon dictant un ordre au Lingekopf
Notre bataillon le 120e chasseurs !, G Raoul (Gallica)

Mais les hommes ont un quart d’heure de retard, et la tranchée est violemment bombardée. A 15h30, les chasseurs, déjà vivement éprouvés par les combats des jours précédents, commencent à paniquer, et certains refluent vers le poste de commandement. Le commandant Rousseau parvient néanmoins à enrayer le mouvement de repli. L’attaque n’est finalement lancée qu’à 15h40 passée. Les hommes se déploient. Très vite, on demande des renforts, ainsi que de nouvelles grenades et munitions.

A 17 heures, trois mitrailleuses sont hors service et la situation devient critique. La droite de l’attaque est en effet prise en enfilade par les tirs émanant du Barrenkopf. Le capitaine Peltier, dont le flanc est mitraillé, demande à rentrer, mais on lui ordonne de se retrancher et de tenir. Coûte que coûte. Le bataillon n’avance plus. De 19 heures à 20 heures, il est violemment bombardé. A 22 heures, le Génie arrive. Enfin. Les travaux menés dans la nuit seront suffisants, à l’aube, pour assurer une certaine protection.

Le Linge
Le Linge. Des arbres il ne reste presque rien. Source : Archives départementales des Vosges.

Le bataillon continue ses travaux défensifs dans la journée du 30. Sous les obus qui pleuvent sans discontinuer de 14 heures à 18 heures. A 17 heures, les chasseurs tués sont inhumés dans une fosse à l’orée du bois du Linge. Le bataillon est relevé dans la nuit par le 115e BCP.

Le Linge aura coûté de trop nombreux hommes au 120e BCP. Parmi les chasseurs, 145 ont trouvé la mort, 372 sont blessés et 79 ont disparus. 596 hommes. Plus qu’à la bataille de Verdun, auquel le bataillon participera moins d’un an plus tard. En tablant sur un effectif de 1600 chasseurs, il s’agit de 37% des effectifs. Comparé à d’autres, le 120e a presque eu de la chance…

En trois mois, dix-sept mille hommes périrent au Linge, dont dix mille soldats français. Pour rien.

Mon arrière grand-père, Maurice Pernet, est passé entre les mailles de cet effroyable filet. Qu’a-t-il vu ? Qu’a-t-il vécu exactement ? Dans ma famille, nul ne le sait. Comme tant d’autres, il a choisi, subi, le silence. Il attendra plus de cinquante ans pour parler, pour prononcer quelques mots au sujet de cet engrenage implacable dans lequel il fut pris, comme tant d’autres, parce que de « grands seigneurs » avaient décidé de jouer à la guerre.


Pour aller plus loin : le site du Mémorial du Linge comporte un historique, des photographies et des témoignages, et permet de mieux appréhender ce que fut la bataille du Linge.


Précédent : Juin 1915 : Le Lac Noir.
Suivant : Août 1915 : Anould, in memoriam.

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9 commentaires pour Juillet 1915 : La bataille du Linge

  1. Ping : Juin 1915 : Le Lac Noir | Canopée

  2. Dominique dit :

    Heureuse de pouvoir vous lire à nouveau ! Bel article, comme d’habitude ! Bon retour parmi nous.

    Aimé par 1 personne

  3. Pauline dit :

    Merci beaucoup Dominique !

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  4. Vassincourt dit :

    Bonjour, merci pour cet article intéressant et bien documenté

    Aimé par 1 personne

    • Pauline dit :

      Heureuse qu’il vous ait plu 🙂 ! Je n’ai pas beaucoup de mérite concernant les sources : l’essentiel provient du JMO du 120e BCP. J’ai également la chance de pouvoir m’appuyer sur le 120 Court et sur Notre bataillon le 120e chasseurs !, et j’ai aussi parcouru le site internet du Mémorial du Linge. Un peu plus compliqué concernant les images, mais il est possible de trouver de véritables pépites sur Gallica et divers sites présentant des documents numérisés.

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  7. Guillaume dit :

    Toujours un plaisir de te lire Pauline, tu écris vraiment bien. Un de mes cousins est mort lors de la bataille du Linge le 26 juillet, il s’appelait Cyrille Chaix et en te lisant, j’ai eu une pensée pour lui. Ton grand-père a peut-être parlé avec lui va savoir. Je mets le blog dans mes favoris, définitivement ! 🙂
    A bientôt,

    Guillaume

    Aimé par 1 personne

  8. Pauline dit :

    Merci Guillaume. Peut-être se sont ils effectivement croisés sur les pentes des Vosges, qui sait ?

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